L’Ecrivain national de Serge Joncour

lecteurs

Qu’on se le dise, au cas où certains y croiraient encore : être écrivain, ce n’est pas une sinécure. Ce n’est pas recevoir temporairement l’inspiration divine, écrire une cinquantaine de pages, puis aller boire une coupette de champagne  pour décompresser. C’est plutôt, par exemple, passer des heures sur un mot ou une phrase, suer sang et eau pour enfin venir à bout d’une description, perdre de vue son projet initial, recommencer, enfin pouvoir présenter quelque chose… Et quand tout est terminé, le livre publié, non seulement ça recommence, mais en plus il faut défendre sa dernière création, rencontrer des journalistes et pire : des lecteurs. Les lecteurs, ces êtres étranges qui semblent faire exprès de tout comprendre de travers, qui voient une fable satirique dans un roman qui se voulait dramatique, qui pensent connaître l’écrivain aussi bien que s’ils l’avaient fait pour la simple et bonne raison qu’ils l’ont lu. Et qui, en plus, veulent une dédicace personnelle et spirituelle. Il y a de quoi vous dégoûter…

9782081249158_LecrivainNational_CouvBandeHDDes lecteurs, « l’écrivain national », héros malgré lui du roman de Serge Joncour va en rencontrer plus que sa part puisqu’il a accepté de s’installer en résidence dans un village du Morvan pendant un mois. Au programme : rencontres, débats, ateliers, et un feuilleton de quelques pages à écrire pour la feuille de chou locale. Les libraires du coin ont bien travaillé et lorsqu’il arrive en ville, notre écrivain est quasiment accueilli en héros. Mais sa tendance à vouloir fouiner dans les petits secrets de la commune va vite faire baisser sa cote de popularité – surtout qu’il arrive en plein milieu d’une trouble affaire de meurtre, et que sa maladresse va le faire soupçonner.

L’Ecrivain national vaut surtout pour les scènes hilarantes dans lesquelles notre narrateur est coincé face à des lecteurs auxquels il essaye d’expliquer ce qu’est le métier d’écrivain, quelle différence il y a entre auteur et narrateur, quels rapports entretiennent la réalité et la fiction. Les habitants du village, lecteurs lambda pour la plupart, n’en ont pas grand chose à faire : tout ce qu’ils savent, c’est qu’ils ont trouvé agréables les romans de l’écrivain, et ils ne comprennent d’ailleurs pas pourquoi ça ne lui suffit pas. Joncour excelle à rendre ces dialogues de sourds qui témoignent d’une vraie tendresse à l’égard de son lectorat.

 — Oh, l’écrivain, quand vous aurez le temps, faudra venir nous voir, on a plein de choses à vous raconter… Un soir, vous passerez bien dîner ?

— Vous devez toujours en chercher des histoires, pas vrai ? Un midi venez donc à la ferme, on vous présentera l’arrière-grand-père, il a cent deux ans, il a traversé deux guerres mondiales et il attend la troisième, ah ça, il en aura des choses à vous raconter…
— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, passez me voir à Jardiland, me dit un autre en me tendant sa carte. Je vous ferai 15 % sur le matériel de jardin, et même sur les tronçonneuses si vous voulez… Et puis je vous raconterai le coup qui nous est arrivé à ma femme et moi en croisière… pas croyable.

Se présenter aux autres en tant qu’écrivain, c’est prendre le risque d’être perçu comme un réceptacle, soudain chacun se valorise de l’universelle conviction d’avoir quelque chose à raconter. Bien sûr, tout destin est exceptionnel, mais une vie ne suffit pas à faire un livre, un livre c’est bien plus que ça, et bien moins tout en même temps.

On aurait presque pu se contenter d’un petit recueil d’anecdotes ; Joncour a préféré lier le tout avec une histoire qui, si elle commence par jouer avec les codes du thriller, s’essouffle bien vite et devient finalement assez banale.  Heureusement, toutes les quelques pages, on retrouve une petite réflexion sur le métier d’écrivain qui mérite à elle seule de poursuivre la lecture.

platypus fullplatypus fullplatypus full platypus grayplatypus gray

challengerl2014J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge 1% de la rentrée 2014 lancé par Hérisson de Délivrer des livres ; il s’agit de ma neuvième participation.

Sur le même thème :

One Comment

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *