Karoo de Steve Tesich

reflektor AF

Relire est souvent un bonheur, mais c’est parfois un risque. Celui de découvrir que l’on s’est trompé, que l’on a changé, que notre appréciation de tel ou tel roman ne tenait qu’à l’humeur dans laquelle on était quand on l’a lu. Ce que l’on retient d’un roman tient toujours, forcément, du fantasme et de l’interprétation personnelle, mais devoir renoncer, après une relecture, à un roman que l’on a chéri, dont on pensait qu’il faisait partie de nous, est toujours un petit déchirement.

Au moment de relire Karoo, cependant, je n’avais aucune inquiétude. Il y a d’abord l’objet, un beau pavé à la couverture épaisse et au papier soyeux, soigneusement élaboré par les petites mains de chez Monsieur Toussaint Louverture, le genre d’éditeurs qu’on suivrait jusqu’au bout du monde tant chaque nouvelle publication ne fait que confirmer le bon goût et l’intelligence des choix de la maison. Et cette superbe citation, au dos du livre :

La vérité, me semble-t-il une fois encore, a perdu le pouvoir, du moins le pouvoir qu’elle avait, de décrire la condition humaine. Maintenant, ce sont les mensonges que nous racontons qui, seuls, peuvent révéler qui nous sommes.

karooKaroo raconte, de fait, la vie d’un personnage qui ne vit que par et pour le mensonge : Saul Karoo, script doctor réputé, dont le travail consiste à réécrire des scénarios ou remonter des films déjà terminés afin d’augmenter leur potentiel commercial, sans faire de cas des aspirations artistiques de leurs créateurs originaux. Coincé dans un monde où les relations ne peuvent être que superficielles, il est devenu incapable d’établir le moindre contact émotionnel avec son ex-femme et son fils adoptif, Billy. Tout juste est-il capable, en présence d’un auditoire, de singer avec bonheur l’ex-mari compréhensif et bienveillant ou le père de famille protecteur. Le regard d’un public lui permet de devenir ce qu’il rêverait d’être, mais toute idée d’une possible intimité a le don de le faire fuir.

Saul Karoo pourrait être un de ces personnages de ratés cyniques, égoïstes et misanthropes que la littérature américaine affectionne. Mais ce qui le sauve, qui le différencie d’un héros de Bret Easton Ellis ou d’un Igniatius J. Reilly, et qui permet à Steve Tesich d’écrire un roman absolument unique en son genre, c’est sa désespérante lucidité. Karoo est conscient de l’image qu’il renvoie, puisqu’il se contraint lui-même à la consolider. Puisque sa femme pense qu’il est alcoolique, il se doit d’ingurgiter une dizaine de cocktails à chaque fois qu’ils dînent ensemble – bien que l’alcool ne lui fasse plus aucun effet depuis longtemps. Puisque son meilleur ami, Guido, a besoin de l’entendre parler de sa merveilleuse relation avec son fils pour être rassuré quant à celle qu’il entretient avec sa fille, sensiblement du même âge, il invente des anecdotes dignes d’une série télé révélant l’immense complicité l’unissant à Billy. Karoo n’est pas mythomane, il n’est pas dupe de ses propres mensonges ; et sans doute ses interlocuteurs ne le sont-ils pas non plus. Mais l’illusion de connaître l’autre est pour eux plus rassurant que la vérité, et jouer un rôle est pour Karoo plus facile que de se mettre à nu.

Incarner l’image que Cromwell me donne à incarner est très relaxant. J’avais oublié le confort facile qu’il y a à être une image plutôt qu’un être humain.
Ce n’est pas le manque de volonté qui me fait jouer cette mascarade qu’on me demande de jouer.
Il y a des avantages.
J’ai besoin de faire une pause avec ce que je suis.
Tout un chacun, je crois, a besoin de temps à autre d’une pause avec ce qu’il est.

Pourtant, Karoo est en quête de rédemption. Soucieux de remettre sa vie sur les rails, il aimerait réconcilier son image publique et la réalité. Et cela passe par son fils, Billy, qu’il voit s’éloigner faute de réussir à lui témoigner son amour. Lorsqu’il retrouve, dans un film qu’il est chargé de remonter, la mère biologique de Billy, il imagine un coup d’éclat qui lui permettra de tout racheter : rassembler la mère et le fils autour de lui, dans un grand débordement d’amour et de reconnaissance. Il s’agit encore une fois de réécrire ou de remonter.

La vie de la plupart des gens n’est fonction ni du personnage ni de l’intrigue, mais elle est mue par des courants aléatoires, des tendances et des humeurs. Ces vies sont plus de l’ordre de l’humeur que de l’intrigue. J’en suis bien conscient, mais le correcteur de scénarios en moi aimerait bien que la vie puisse parfois être réécrite.

L’univers de la fiction est rassurant pour Karoo car il est simple et linéaire : si un fusil est accroché au mur dans le premier acte,c’est qu’il servira avant la fin de la pièce. Aucun personnage, aucun détour de l’intrigue n’est là par hasard. Faire partie des personnages d’une histoire fictive, c’est être assuré que sa vie a une utilité : de la même manière, Leila, la mère biologique de Billy, ne trouve guère de sens à sa vie, elle dont les petits rôles ont toujours été coupés au montage dans les films qu’elle a tournés. Son angoisse est de ne laisser aucune trace, d’être coupée au montage dans la réalité, comme elle a été coupée de la vie de l’enfant qu’elle a eu à 14 ans.

Alors Karoo élague, supprime des personnages inutiles de sa vie, organise des vacances familiales pour créer des souvenirs factices, prépare le moment qui le verra renaître en héros. Mais il ne joue plus avec des personnages de film. L’entreprise ne peut que s’effondrer, dans un final tragique qui vient punir son orgueil de petit garçon qui veut à nouveau être au centre du monde – au centre des applaudissements, comme lorsque ses parents s’émerveillaient de ses progrès. On pressent l’échec bien à l’avance, et l’excitation de Karoo à l’idée de tout rafistoler n’en est que plus déchirante. Lorsque le drame frappe, notre anti-héros est définitivement vidé de sa substance, incapable d’imaginer la suite du scénario. Loin d’être le héros dont il rêve, Karoo est au mieux un élément perturbateur, au pire un personnage secondaire que l’on coupera au montage, dont les gesticulations ne servent à rien ni à personne. Le mensonge même n’est plus d’aucune aide : la vérité l’a rattrapé, et elle n’a aucun sens.

Je ne mens pas parce que j’ai peur de la vérité mais, plutôt, en une tentative désespérée de préserver ma foi en son existence. Quand je mens, j’ai l’impression de vraiment me cacher de la vérité. Ma terreur, c’est que si jamais je cessais de me cacher de la vérité, je pourrais découvrir qu’elle n’existe même pas.

Il est rare de lire des romans qui font aussi peu de concessions, qui nous tendent un miroir aussi repoussant et aussi fidèle de nos propres petits arrangements avec la réalité et de nos timides tentatives de (re)devenir, ne serait-ce que pour quelques instants, des héros. Karoo, indéniablement, fait très mal ; mais il est de la trempe des plus grands chefs d’oeuvre, de ceux qu’on pourra relire indéfiniment sans en épuiser le sens.

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8 Comments

  1. Très bel article. Je suis en train de le lire, tout court, et je ne regrette pas de l’avoir proposé là où tu sais ! Et, oui, le relire dans quelques années, c’est probable.

    • Tu as vraiment bien fait, je ne sais pas si je l’aurais relu aussi rapidement (puisque ça ne fait pas si longtemps qu’il est sorti chez nous) sans cette proposition… Je te souhaite une bonne fin de lecture, en tout cas, et j’ai hâte de lire ton avis 😉

  2. Très bel article … qui me donne envie de lire ce roman. Mais avant, j’ai d’autres choses, sublimes également, sur ma « pile » . Merci en tout cas. Tes articles se boivent comme du petit lait !

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