L’Ordinateur du paradis de Benoît Duteurtre

passe moi l'ciel

Cher jury du prix Goncourt,

Cette année j’ai décidé de me lancer un petit défi pour pimenter ma rentrée littéraire : lire les 15 romans figurant dans ta première sélection. Je me doutais bien que ce ne serait pas facile : vu la tronche qu’ont certains lauréats des années passées, il était évident que parmi les nommés se trouveraient quelques romans à peine dignes de caler une commode branlante. Jusque-là, j’ai certes un peu pesté, je me suis ennuyé poliment parfois, mais je dois reconnaître que tu as fait un ou deux choix assez audacieux qui m’ont ravi. Mais cette fois, jury, il va falloir que tu m’expliques.

l-ordinateur-du-paradis-504067Peut-être, jury, t’es-tu fait avoir par un pitch amusant. Il y a 600 romans qui sortent en deux mois, tu ne voulais pas trop charger tes vacances, alors la sélection s’est faite sur les quatrièmes de couverture et tu t’es dit qu’il serait toujours temps, plus tard, de lire les bouquins pour de bon. Moi aussi, l’idée de départ de l‘Ordinateur du paradis, je la trouvai éventuellement prometteuse : un type vient de mourir, il débarque au paradis et découvre que celui-ci est devenu une société ultra-libérale et hygiéniste, où le pouvoir et l’argent valent mieux que l’intégrité et où la surveillance des masses est depuis longtemps de mise. Une petite satire sympa, quoi. Si tu n’as pas ouvert le livre, forcément, tu ne t’es pas rendu compte que ce paradis parodique est d’une ringardise à toute épreuve et ne dépasse guère l’assemblage de trucs vus mille fois, aussi bien dans la BD Passe moi l’ciel que dans l’au-delà de Beetlejuice. Passe encore.

Sauf que, en parallèle, se déploie sous nos yeux l’histoire de notre héros fraîchement trépassé, j’ai nommé Simon Laroche, haut fonctionnaire à la tête d’une sorte d’équivalent de la CNIL. En quelques jours, il va devoir faire face à deux crises : d’une part, un « dérèglement général » qui fait que de vieux e-mails supprimés par leurs destinataires se retrouvent aléatoirement dans les boîtes d’autres internautes, chacun voyant tous ses petits et grands secrets dévoilés au monde entier. D’autre part, une revendication d’une association féministe qui exige que soient révélés à la justice les noms de ceux qui regardent des images pornographiques sur Internet, celles-ci étant jugées dégradantes. Simon est concerné à double titre : comme consommateur de porno, et comme défenseur de la vie privée sur Internet.

Commençons par cette histoire de dérèglement général du cloud. Vu la moyenne d’âge de tes membres, cher jury, on ne va pas te demander de tout paner à Internet même si, c’est vrai, Bernard twitte comme un expert. Tu as peut-être déjà vu au JT de France 2 (j’aime à croire que tu ne regardes pas TF1) des reportages sur tous ces machins-là, illustrés avec des images de stock montrant des types à grosses lunettes qui tapotent sur des claviers qui font bip-boup tandis qu’à l’écran défilent des gros caractères verts sur fond noir et qu’une voix-off tente de t’expliquer : 1) ce que deviennent les données quand elles ne sont plus sur l’ordinateur, 2) où se trouve ce foutu nuage, 3) si ça va encore nous dérégler la météo, et 4) qui sont ces vilains gens d’Anonymousse et de la NSA dont on parle tout le temps (c’est pas pareil du tout, mais je t’expliquerai plus tard). Je te la fais courte : même sur France 2, en vulgarisant comme s’ils s’adressaient à une armée de zombies médiévaux, ils n’arrivent pas à dire autant de conneries sur les nouvelles technologies que Benoît Duteurtre dans l’Ordinateur du Paradis. Un petit exemple de rien du tout :

Le capitalisme a tout gagné ; mais notre époque a également recyclé le pire du communisme : s’exposer sans tabou, sur Facebook ou à la télé ; se fustiger publiquement à la moindre faute.

Je te l’accorde, comme tu l’as lu dans le Figaro (je ne me fais pas d’illusions, je sais que tu ne lis pas Libé) les questions de l’effacement des données, du droit à l’oubli numérique et du piratage sous toutes ses formes sont des plus sérieuses, des plus inquiétantes même. Il faut y réfléchir, chercher des solutions. Mais pas tout balayer d’un revers de la main et clamer que c’était mieux avant comme le fait à longueur de temps Simon Laroche, qui finit par découvrir avec bonheur que l’enfer – où il est envoyé – est le dernier lieu « non connecté » de l’au-delà, en un mot le nouveau paradis.

Je veux bien admettre que tout ça te soit passé au-dessus, jury. Venons-en maintenant à la deuxième crise, celle qui concerne la pornographie, le féminisme et tout un tas de sujets très touchy (comme disent les jeunes). Une association, gentiment présentée comme un essaim d’hystériques coupeuses de couilles, veut donc faire interdire la pornographie – dans l’univers de Duteurtre, par ailleurs signataire du manifeste des 343 salauds, elles ont déjà eu la peau de la prostitution – et pénaliser, au passage, le consommateur. Ce qui inspire à notre héros une déclaration des plus inspirées, supposée rester en off, mais qui va déclencher un déferlement médiatique sur sa pauvre petite personne :

— La cause des femmes ! La cause des gays ! J’en ai marre de ces agités qui s’excitent pour des combats déjà gagnés.
— Quoique… dans certains pays, ce soit encore des causes difficiles ! répliqua la journaliste.
— Effectivement, admit Simon, il vaudrait mieux se battre pour les femmes et les gays d’Arabie saoudite !
Il reprit toutefois le fil de sa pensée :
— Avouez que c’est curieux. Tout le monde proclame sa sympathie. L’égalité est acquise… Mais ça ne suffit jamais. Il faut se battre encore, sur tel point de détail qu’on avait oublié. Ce n’est plus un combat pour la justice, c’est une stratégie de pouvoir.

Vraiment, jury, tu n’as pas frémi en voyant la tournure que prenaient les choses ? Tu ne t’es pas dit qu’il serait malheureux d’être associé à ce petit torchon qui devient de plus en plus réactionnaire au fil des pages, qui défend un racisme et un sexisme ordinaire sous couvert du « on peut plus rien dire », et qui par le biais de son héros en vient assez rapidement à clamer qu’il n’y a guère de honte à se tripoter devant des photos de mineures et que les féministes sont des harpies dont le seul but est d’émasculer les quelques vrais mecs qui restent ?

Je veux bien croire que tu as eu une absence ou que tu as voulu faire plaisir aux copains de chez Gallimard. Je suis prêt à te trouver toutes les excuses tant la présence d’une pareille petite fiente dans ta sélection, qui est censée être représentative de ce que notre pays fait de plus beau et de plus fort en matière de littérature, me fait peine. Mais je te préviens : il me reste dix possibles Goncourt à lire, et tu n’as pas intérêt à me refaire un coup de ce genre.

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challengerl2014J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge 1% de la rentrée 2014 lancé par Hérisson de Délivrer des livres ; il s’agit de ma dixième participation.

 

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