On ne voyait que le bonheur de Grégoire Delacourt

tchao pantin

D’un acteur comique qui se tourne soudain vers le drame, on dit généralement, avec pas mal de scepticisme, qu’il fait son Tchao Pantin. On regarde ça de loin, en attendant le plantage qui semble inévitable, parce qu’on aime bien que les gens évitent de sortir de leurs petites cases. En littérature, il est peut-être plus difficile encore d’échapper à une réputation : il n’y a qu’à voir une auteure aussi adulée que J.K. Rowling, qui se sent obligée de sortir des romans sous pseudonyme pour espérer obtenir un traitement un tant soit peu neutre, pour le comprendre. Il manque cependant à la littérature un archétype du virage à 180°, comme l’est Tchao Pantin pour le cinéma. Dans quelques années, on dira peut-être d’un écrivain de best-sellers qui cherche à se tourner vers un genre plus sérieux qu’il fait son On ne voyait que le bonheur.

Car Grégoire Delacourt est de ceux qui se traînent une réputation de petit écrivain anodin, aux romans pleins de bons sentiments. Le genre d’auteur qui vent bien mais qui est regardé de haut par une bonne partie de la profession. Je dois d’ailleurs avouer qu’il ne me serait jamais venu à l’idée de lire la Liste de mes envies ou la Première Chose qu’on regarde. Cette année, Delacourt a décidé de donner un bon coup de pied dans la fourmilière : exit les petits bonheurs du quotidien et autres mièvreries, son nouveau roman parle d’Antoine, un pauvre type en manque d’amour, hanté par une enfance ponctuée de drames – la mort d’une soeur, le départ de sa mère -, dont le père est en train de mourir, et qui décide un soir de tuer ses enfants avant de se suicider mais se révèle incapable d’aller au bout. Après avoir tiré une première balle sur sa fille, les remords l’assaillent et il se rend immédiatement à la police.

COUV On ne voyait que le bonheurBlam. On met tout sur la table. On peut admirer la constance de Grégoire Delacourt : c’est un type qui a clairement de la suite dans les idées. Quand il décide de parler de malheur, il y va à fond. Pas de faux-semblants, tout juste une petite scène de rédemption ambiguë à la fin – parce que tout de même, on n’est pas des chiens, et puis la littérature c’est quand même fait pour donner un peu de chaleur aux gens. Non ?

J’ai essayé d’aborder ce roman avec la plus grande neutralité possible. Je ne connaissais pas Delacourt, dans le fond. Mais dès les premiers chapitres, cette tendance à charger la barque m’a écoeuré. Il y a tant de pathos dans On ne voyait que le bonheur qu’on a l’impression de mettre la main dans un baril rempli d’une substance visqueuse. Ca dégouline de partout. Ca déborde. Le style même est vaseux, avec ses phrases systématiquement courtes, ses sentences définitives (« J’ai su très tôt que j’étais un lâche », « Ma mère ne s’aimait pas assez pour être heureuse », « Je ne sais pas si j’aimais mon père », etc.), sa tendance à enfoncer le clou au risque de défoncer le mur au passage :

Je me suis levé, péniblement ; je portais soudain le poids de mon père. Je portais nos tonnes de silences, je portais nos lâchetés, toutes nos lâchetés ; ces millimètres d’erreurs qui, à l’échelle d’une vie, étaient devenues une mauvaise route. Une impasse. Un mur pourpre.

Ou encore :

Nous n’étions pas une famille à câlins, nous n’avions pas les gestes caressants ni les mots tendres, dodus. Chez nous, les sentiments restaient à leur place ; à l’intérieur.

Tout n’est pourtant pas à jeter dans On ne voyait que le bonheur. Quelques idées pourraient être touchantes si elles n’étaient pas noyées dans ce gloubi-boulga lacrymal, comme le défaut de langage d’Anna, qui, lorsqu’elle perd sa jumelle, ne peut plus prononcer qu’un mot sur deux. C’est un peu niais, c’est même risible en contexte, mais un peu de distance suffirait. Il en est de même pour la dernière partie du roman, consacrée à la fille d’Antoine, défigurée par la balle tirée sur elle à bout portant. Grégoire Delacourt, cette fois, semble considérer que ce drame est suffisant et qu’il est inutile d’en rajouter une couche. Sans les deux cents pages qui précèdent, ce journal de convalescence dans lequel Josephine crie sa haine pourrait fonctionner. A condition de renoncer à quelques effets des plus lourdingues, ce que Grégoire Delacourt ne semble pas prêt à faire :

Ce matin, j’ai réussi à dire on-our. Pour une fille de onze ans, c’est quand même pas mal. Lol.

En effet, Grégoire. Lol.

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challengerl2014J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge 1% de la rentrée 2014 lancé par Hérisson de Délivrer des livres ; il s’agit de ma onzième participation.

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7 Comments

  1. Belle idée de lire les candidats au Goncourt, mais quelle souffrance à l’arrivée! Sauf pour les lecteurs de billets, car avouons-le ces deux romans dernièrement présentés sont inspirants : jubilatoire! (merci aussi de nous aider à faire le tri)

  2. Merci pour ce billet qui me rassure ! Je suis sortie complètement écœurée de ce roman : cette overdose de malheur, c’est pour être dans le ton de sinistrose des médias ? Cette médiocrité, c’est pour faire croire que nos vies ne sont pas si nulles ? Que penser du fait qu’un tel titre figure parmi les goncourables ?

    • Je m’interroge chaque jour sur la liste des goncourables, je dois dire ! Je crois que le Goncourt aime bien, dans l’ensemble, les sujets dits difficiles et les formes « accessibles ». Celui-ci réunit les deux critères, mais à quel prix…

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