Une putain de catastrophe de David Carkeet

zorba le grec

Au risque de répéter des évidences, commençons par un petit éloge : tout juste dix ans après leur création, on ne saurait plus se passer des éditions Monsieur Toussaint Louverture. Il devient même difficile de compter tous les auteurs de petits bijoux et de véritables chefs d’œuvre dénichés ces dernières années par la maison, de Juan Filloy à Steve Tesich en passant par Julien Campredon et Frederick Exley, avec par-dessus le marché une attention constante à l’objet-livre qui se fait bien trop rare ces temps-ci…

L’année dernière, cette petite équipe de génie a jeté son dévolu sur un roman de 1980 signé David Carkeet, Le Linguiste était presque parfait, dans lequel Jeremy Cook, linguiste exerçant dans un institut étudiant le développement du langage chez les nourrissons, se retrouvait à enquêter sur la mort suspecte d’un de ses collègues, avec pour seules armes ses connaissances en matière de double négation et d’énoncés performatifs. C’est ce même Jeremy Cook que l’on retrouve dans Une putain de catastrophe : peu après la faillite de son institut, le voilà qui retrouve du travail à l’agence Pillow, spécialisé dans les conseils aux couples qui battent de l’aile. Mais les conseillers Pillow ne sont pas des thérapeutes de couple comme les autres : ils sont là pour réapprendre aux époux à communiquer entre eux. Cook est donc envoyé par son nouveau patron chez les Wilson, un couple de Saint-Louis dont le mariage s’essouffle. Il devra passer quelques jours chez eux à les observer pour pouvoir corriger leurs petits travers, avec pour seul allié le Manuel Pillow, un recueil de conseils plutôt sibyllins.

CVT_Une-putain-de-catastrophe_2899L’ambiance a donc radicalement évolué depuis le Linguiste était presque parfait : on passe du roman policier en quasi huis-clos à une intrigue plus proche de la comédie romantique. Le roman s’en ressent parfois : moins brillamment structuré, il lui arrive occasionnellement de patauger. L’humour et l’esprit de Carkeet restent cependant inchangés. Entre autres personnages hauts en couleur, Roy Pillow, le nouveau patron de Cook, m’a paru encore plus timbré que le directeur de l’institut Wabash qui, dans le Linguiste, lui donnait chaque matin un nouvel intitulé pour une conférence fixée des mois à l’avance. Roy, lui, entre deux dialogues de sourds proprement délirants, organise des rendez-vous galants pour son nouvel employé dont il a flairé la détresse émotionnelle. Le rendez-vous de Cook avec une ravissante idiote dotée d’un sens de la conversation très personnel me restera longtemps en mémoire :

Le restaurant se situait au dernier étage d’un immeuble de bureaux. Tandis que Cook la conduisait vers la porte, elle prit la parole :
« J’ai faim. »
Cook hocha la tête. Il réfléchit à cette petite phrase qu’il analysa, comte tenu de son extraordinaire spontanéité, avec une attention exagérée, à la manière d’un psychanalyste décortiquant une blague de Monsieur-Madame. Elle ouvrit de nouveau la bouche.
« Cette fenêtre a besoin d’être réparée. »
Une longue bande d’adhésif marron barrait l’une des baies vitrées de la façade de l’immeuble.
« C’est clair, approuva Cook en lui ouvrant la porte.
– Cet immeuble est grand.  »
A ce stade de la conversation, Cook décida qu’elle éprouvait un intérêt particulier pour le monde sensoriel. Elle se servait de ses yeux et de ses oreilles, puis livrait un compte rendu honnête et succinct de ses perceptions. C’était son truc, et c’est là que Cook décida de la rejoindre.
« Grand est l’adjectif idéal pour décrire cet immeuble, en effet.
– Il fait frais à l’intérieur, poursuivit-elle.
– Oui, approuva Cook. Frais à l’intérieur et chaud à l’extérieur. »
L’ascenseur arriva et ils montèrent dans la cabine.
 » Le bouton du haut, déclara-t-elle. Au top pour Topper ! »
De l’humour ! Quelle bonne surprise. Cela laissait présager de nombreuses possibilités.

Comme dans le premier volet des aventures de Jeremy Cook, cependant, les éclats de rire cachent souvent de situations plus douces-amères. Jeremy, bien qu’il soit la personne la moins qualifiée pour donner des conseils à un couple, prend sa tâche très à coeur et décèle à chaque instant des situations de communication avortée entre Beth et Dan Wilson. Certains passages du roman; avec des dispositifs très simples, font mouche, comme cette confrontation des réponses individuelles de Beth et Dan à un questionnaire comportant des items tels que « Est-ce important pour vous de comprendre la psychologie de votre conjoint ? » ou « A quoi ressemblent vos disputes ? » : la mise en parallèle révèle combien le couple peut n’être que la juxtaposition de deux solitudes.

Qu’à cela ne tienne, avec l’aide des adverbes kickapoo et du système de pronoms du gaélique ancien, Cook parvient à réamorcer l’échange entre Dan et Beth. Et réussit par la même occasion à réaliser que ce qui ruinait la vie privée des Wilson est également ce qui a conduit à sa séparation avec Paula, la seule femme qu’il ait jamais aimée. Le dénouement, touchant quoiqu’un peu expéditif – on tombe là, pour de bon, dans les codes et le rythme de la comédie romantique – laisse imaginer encore bien des développements pour notre linguiste. Bonne nouvelle : David Carkeet a écrit un troisième volume de ses aventures. On peut certainement compter sur Monsieur Toussaint Louverture pour nous le proposer sous peu…

platypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus gray

L’en-tête provient du film Zorba le grec, dans lequel les personnages décrivent le mariage comme « une putain de catastrophe ».

Sur le même thème :

3 Comments

  1. J’ai aussi noté cette série. J’aime beaucoup ce que fait Monsieur Toussaint Louverture, cela sort de l’ordinaire et est généralement très réjouissant ! Je commence d’ailleurs Mailman.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *