La Ligne des glaces d’Emmanuel Ruben

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Insomnies. Journées noires. Nuits blanches. Rêve et réalité qui s’enchevêtrent. Ennui, solitude, mélancolie. De quoi se joindre au concert larmoyant des expatriés et regretter amèrement d’avoir accepté à la va-vite un poste dans un pays dont je ne savais rien, dont je ne souhaitais rien savoir. Dire que je me suis porté volontaire ! Et même volontaire international ! Comment conjurer ce pénible sentiment de vivre nulle part et hors du temps ? Une seule solution. La voici. Écrire. Écrire ce livre. Tenir un journal de bord. Y consigner pêle-mêle rêves, impressions, réflexions, coupures de journaux, citations extraites de mes lectures. En en-tête de chaque page quadrillée, noter scrupuleusement le jour, la date – et pourquoi pas l’heure, la minute, la seconde.

Ce pays, dont Samuel Vidouble ignorait tout avant d’y arriver comme volontaire international, se situe quelque part sur la côte de la mer Baltique. Fragment de l’URSS démembrée, ce petit bout de terre cherche depuis l’explosion du bloc son identité. La mission de Samuel, apparemment mineure, doit l’aider à la raffermir tout en réglant définitivement de vieilles querelles avec les pays limitrophes : il s’agit de définir précisément les frontières maritimes du pays, en établissant une carte « au pixel près » de son littoral et de ses îles.

la-ligne-des-glacesUne fois sur place, Samuel Vidouble réalise que l’entreprise ne sera pas aisée : le pays dans lequel il vient passer un an ne semble avoir qu’une existence virtuelle, issue de la fusion arbitraire d’une poignée de peuples et de territoires. Avant 1991, il n’existait pas, et aucune carte n’atteste de sa présence. Voilà Samuel réduit à l’arpenter afin de comprendre ce qui le constitue, géographiquement et socialement.

Emmanuel Ruben excelle à nous plonger dans l’atmosphère fantomatique de ce bout de terre immobilisé par la neige pendant la moitié de l’année, non seulement hors de tout repère géographique – le pays d’accueil de Samuel ne correspond à aucun des pays baltes mais est au plus une vision transposée de la Lettonie – mais aussi hors du temps. Il est douteux que le XXIe siècle ait commencé dans cet îlot d’immobilité, et on viendrait à questionner même l’existence du XXe siècle. Celui-ci ne s’entrevoit que par le biais de quelques plaques commémoratives pudiques qui dessinent peu à peu les contours des grands drames de l’Europe moderne. Ainsi ce lieu utopique est-il rattrapé par l’Histoire, malgré les efforts qu’il semble faire pour la nier.

En écoutant Véra Zefer, je me souvenais d’une phrase de Lothar qui aimait répéter que la géographie peut être imaginaire, l’histoire ne l’est jamais. Là se situe la faille de toutes les utopies, disait Lothar : on peut toujours promettre ou inventer un nouvel éden, transplanter les peuples sur des terres vierges, grignoter tous les déserts, multiplier les oasis, poldériser les côtes du monde entier contre les raz-de-marée, effacer la mémoire des catastrophes, on ne fera jamais que la catastrophe n’ait pas eu lieu. Et, disait Lothar, on ne prémunira jamais les utopies de l’éternel retour du chaos, de l’omniprésence de la catastrophe. À la marge de chaque utopie, disait Lothar, il y a toujours un goulag ou un ghetto qui nous guette.

Par le biais de cette utopie instable, Emmanuel Ruben démonte avec intelligence tout ce qui relève du fantasme dans la construction de l’image d’un pays. Nulle nation ne peut se prévaloir d’un état originel, sorte de paradis perdu de la cohérence et de la cohésion nationale. Tout Etat ne se construit que par les errances de l’Histoire, et tout Etat n’est en réalité qu’une utopie – celle de l’identité nationale. Dense, ardu quelquefois mais intensément poétique, la Ligne des glaces porte la signature d’un auteur encore jeune mais terriblement prometteur.

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