L’Homme descend de la voiture de Pierre Patrolin

schéma moteur patrolin

En trois romans, Pierre Patrolin s’est fait l’expert des personnages obsessionnels. Le premier était un nageur, décidé à traverser la France par ses fleuves et ses rivières. Le deuxième tenait du pyromane, fasciné qu’il était par les menus objets qu’il faisait brûler dans sa cheminée, et qui l’éloignaient un instant de l’atmosphère quasi-apocalyptique qui régnait dans la Montée des cendres. Voici le troisième, et son truc à lui, c’est de conduire.

Avec sa minutie habituelle, Pierre Patrolin nous propose de suivre cet homme qui roule nuit et jour, de zones industrielles en paysages champêtres, de villes en bords de fleuves, de plaines en forêts, sans raison ni but. Comme dans la Montée des cendres, on commence par se demander où Patrolin veut nous emmener, et comment on va pouvoir tenir 300 pages comme ça – le style est admirable, mais tout de même, 300 pages pour un type qui conduit…

patrolin l'homme descend de la voiturePuis, par petites touches, Patrolin fait naître une certaine étrangeté, décale le centre de gravité de son récit. Celui-ci est d’abord purement mécanique ; on parle métal, roulements, polypropylène aussi. L’homme descend de la voiture, presque comme il descend du singe. Nombreuses sont les évocations d’un homme qui ne ferait plus qu’un avec son véhicule :

Mon moteur bourdonne devant mon pare-brise, tranquille, tandis que mes suspensions amortissent les imperfections de la chaussée : je suis une voiture, aux pneus noirs sous les ailes de sa carrosserie. Sous ses volumes sans angle de tôle et de plastique.

Conséquence ou coïncidence, notre narrateur perd progressivement le sens de l’odorat et du goût, tandis que la nature autour de lui semble se déliter peu à peu – oiseaux, escargots, bourdons ou grenouilles tombent comme des mouches, qu’il en soit responsable ou non.

Au moment d’arriver à la maison, une souris traverse devant moi. Un petit corps blanc, presque gris, mais blanc dans le faisceau des phares. Une souris, ou un mulot, un campagnol qui traverse la route, sous mes roues sans que je puisse l’éviter. Sans que son corps à l’instant où il s’écrase sous la gomme de mes pneus ne dévie la voiture. Ni que la moindre vibration atteigne le volant. Sans que le bruit humide d’un corps qui s’écrase ne franchisse les vitres, ou s’ajoute à celui du moteur. Je n’ai pas eu le temps de freiner. Je n’ai pas essayé de dévier ma trajectoire. Le petit rat est mort. Sous mes roues, sans doute roulé dans le fossé, balayé par la vitesse jusqu’au bas-côté. Le thorax broyé par le poids de la jante. Les poumons crevés. Le coeur aplati. Le sang expulsé sur la chaussée. Sans un cri. Sans rien laisser entendre. Je n’ai pas freiné d’ailleurs. Je ne roulais pas vite.

Une violence sourde s’installe ainsi subrepticement, entre deux épisodes de conduite. On attend. On s’emballe quand le narrateur trouve, oublié dans sa cave par les anciens propriétaires de la maison, un fusil. Il ne sait pas trop quoi en faire, il ne veut pas en parler à sa femme, mais on sait bien, nous, que si un fusil apparaît dans l’acte I, c’est qu’il doit servir dans l’acte III. L’embrasement est proche, ça ne fait aucun doute. C’est sans compter sur la tendance de Pierre Patrolin à n’en faire qu’à sa tête.

On peut se demander comment et pourquoi Patrolin choisit des sujets aussi étonnants. Cette fois, la réponse semble claire : il s’amuse. A déployer son style si riche et si tangible, et à nous faire mariner. L’homme descend de la voiture tient, plus encore que la Montée des cendres, d’un jeu du chat et de la souris entre l’auteur et le lecteur. Au bout du compte, je ne suis pas certain d’avoir lu un livre sur la modernité, sur le couple ou sur la part d’animalité qui réside en l’homme, mais je sais que, encore une fois, Pierre Patrolin m’a bien eu. Et que si la prochaine fois il veut me parler d’un type qui joue au solitaire ou qui fait du tricot, je repartirai volontiers pour un tour.

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challengerl2014J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge 1% de la rentrée 2014 lancé par Hérisson de Délivrer des livres ; il s’agit de ma quinzième participation.

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