Pas pleurer de Lydie Salvayre

guernica

Parmi les grands conflits européens du XXe siècle, la guerre civile espagnole est la grande oubliée de nos manuels d’Histoire. A peine l’évoque-t-on rapidement – Guernica, la Phalange, basta : on a d’autres chats à fouetter : 1936, c’est l’année du Front Populaire, l’alliance de Mussolini avec Hitler, les Jeux Olympiques de Berlin, le congrès de Nuremberg… La guerre civile, c’était pas notre guerre. Tant pis pour ses victimes, y compris les milliers d’espagnols exilés en France.

Au milieu de ces émigrés contraints se trouvaient les parents de Lydie Salvayre. Presque vingt-cinq ans après son premier roman, elle évoque dans Pas pleurer cette part de son histoire, celle de sa mère, Montse, et de ce qu’elle a vécu en 1936. Montse, atteinte de la maladie d’Alzheimer, a presque tout oublié, à l’exception d’un été plein d’espoir et de rêves balayé par l’offensive franquiste.

Pas-pleurer_largeLe danger est grand, dans ce genre de situations, de se laisser aller à une effusion trop démonstrative : la fille recueille les souvenirs de sa mère, au crépuscule de sa vie. Heureusement, Lydie Salvayre, en tant que narratrice, sait quand elle est de trop : elle peut bien s’amuser de l’enthousiasme forcené de son oncle – mort bien avant sa naissance – pour les idées de Marx et de Proudhon, s’émouvoir de son rêve de créer une commune fondée sur le partage des biens, commenter les aventures de Montse à la ville, qui tombe enceinte accidentellement d’un beau français et se voit contrainte de retourner au village pour épouser Diego, le fils adoptif des aristocrates du coin. Mais il est des évènements plus sombres, plus rudes, qui la concernent trop directement pour qu’elle puisse les commenter comme si de rien n’était.

Sa grande idée est alors non seulement de rendre sa narration plus discrète, ce qui permet à Montse, José et Diego d’atteindre le statut de beaux personnages de roman, mais aussi de faire appel à une célèbre voix de la guerre civile : Bernanos. Celui-ci, vu ses accointances politiques et religieuses, n’aurait pas dû être du côté des révolutionnaires comme José ; son fils s’est d’ailleurs engagé dans la Phalange. Mais les atrocités dont il est témoin à Palma de Majorque le révulsent, et il sera un des premiers à dénoncer publiquement les exactions des nationalistes.

En convoquant l’auteur des Grands Cimetières sous la lune, Lydie Salvayre fait se rejoindre l’histoire de sa mère et l’Histoire de l’Espagne, et déconstruit, à l’échelle d’un village, les mécanismes qui ont mené à la guerre. Au-delà, même, elle nous parle d’une histoire universelle, celle de la tentation du repli, du nationalisme et du communautarisme. Le message paraît quelquefois simpliste, mais les quelques réticences qu’on pourrait avoir sont bien vite emportées par le récit exaltant de Lydie Salvaire, ponctué par la langue réjouissante de Montse, qu’on entend chanter rien qu’à la lire, avec tous ses barbarismes et ses hispanismes, et qui à elle seule laisse entendre à quel point ce récit est un chant d’amour d’une fille à sa mère :

José s’en va sans arrepentiment (dit ma mère). Il n’a jamais pensé prender la direction du village, il ne galope pas derrière le pouvoir, et les vieux paysans s’équivoquent qui lui ont prêté l’intention de faire le cabot. A la différence de Diego, qui a, comme tu dirais, les dents longues, et dont les palabres et les actes semblent servir un gol secret, José est un coeur pur, ça existe ma chérie, ne te ris pas, José est un caballero, si j’ose dire, il aime régaler, est-ce que régaler est français ? Il s’est dédiqué à son rêve avec toute sa juventud et tout sa candeur, il s’est lancé comme un cheval fou dans un plan qui ne voulait rien d’autre qu’un monde plus beau.

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challengerl2014J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge 1% de la rentrée 2014 lancé par Hérisson de Délivrer des livres ; il s’agit de ma seizième participation.

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