Ce sont des choses qui arrivent de Pauline Dreyfus

L’homme a des endroits de son pauvre coeur qui n’existent pas encore et où la douleur entre afin qu’ils soient.

Cette citation de Léon Bloy, inscrite en exergue de Ce sont des choses qui arrivent, colle à merveille au parcours de Natalie de Sorrente, jeune duchesse qui, au cours de la seconde guerre mondiale, va vivre une chute vertigineuse. Descendante de la maison Lusignan, enorgueillie de quelques gouttes de sang royal, mariée à un descendant de la grande noblesse napoléonienne, Natalie n’a que faire de la guerre – tout juste regrette-t-elle d’être contrainte à vivre dans sa résidence secondaire cannoise tant que la situation n’est pas stabilisée à Paris. De juifs, elle ne connaît guère qu’un ancien prétendant qu’elle n’a pas croisé depuis des années, et quelques domestiques. Natalie a de toutes façons d’autres chats à fouetter : elle vient de tomber enceinte d’une brève relation extra-conjugale. Ce sont des choses qui arrivent, lui disent ses amies…

Mise en page 1Ce sont même des choses qui arrivent plus souvent qu’on ne le croit : après le décès de sa mère, une vieille excentrique qui trouve le moyen de mourir de manière scandaleuse, dans les bras d’un jeune homme, Natalie voit toute son ascendance remise en question par un secret de famille qui lui est enfin révélé. Une faute de sa mère, et elle peut dire adieu à tous ses aïeuls Lusignan et ses cousins Bourbon, car Natalie serait née d’une liaison avec un Juif.

De cette idée assez maline, Pauline Dreyfus tire un roman bref mais dense. La prise de conscience de Natalie est double : non seulement elle doit se reconstruire une identité, mais elle se doit de plus de prendre la défense de ceux qui, sans qu’elle l’exprime réellement, constituent son peuple. Non sans ironie, Pauline Dreyfus examine à travers Natalie ce que fut le comportement du « gratin » pendant la guerre. Dans son milieu mondain, fait de convenances pesantes et d’une indifférence forcenée envers l’extérieur, où « la seule Internationale est celle des gens bien élevés », ses soudaines prises de position politiques relèvent de la provocation. Elle ne sortira pas indemne de cette crise identitaire qui la voit espérer qu’on vienne l’arrêter pour qu’enfin tout le monde sache qu’elle est juive ou qui la pousse à coudre sur ses plus belles robes une étoile jaune. Ce sont des choses qui arrivent renouvelle ainsi avec beaucoup de subtilité l’éternelle question : et nous, qu’aurions-nous fait ?

platypus fullplatypus fullplatypus full platypus half platypus gray

challengerl2014J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge 1% de la rentrée 2014 lancé par Hérisson de Délivrer des livres ; il s’agit de ma dix-septième participation.

Sur le même thème :

5 Comments

  1. Un livre que je n’avais pas retenu mais, même si le sujet est très souvent traité, cette approche me paraît intéressante. Je ne pense pas avoir déjà lu cette auteure, ce serait peut-être une occasion.

    • Je ne connaissais même pas son nom avant cette rentrée… L’angle utilisé renouvelle un peu le sujet, en effet, même si ça n’est pas non plus révolutionnaire !

    • Soyons honnêtes : c’est plutôt bien, mais on peut tout de même s’en passer ! Comme les autres candidats qui restent en lice pour le Goncourt, d’ailleurs…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *