Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud

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Qui n’a pas planché, un jour ou l’autre, sur l’Etranger, superstar des programmes de littérature au lycée et régulièrement cité dans le palmarès des livres préférés des Français ? Qui ne s’est jamais demandé pourquoi Meursault se révèle incapable de pleurer à l’enterrement de sa mère, et pourquoi quelques temps plus tard il tue un Arabe sur la plage – à cause du soleil, dit-il ? Combien se sont interrogés sur le sens du procès qui s’ensuit, qui s’attarde plus sur le détachement émotionnel de Meursault que sur son crime ?

Le statut particulier de l’Etranger dans le paysage de la littérature française du XXe siècle en fait un candidat idéal à la réécriture ou à la citation. Kamel Daoud, dans Meursault contre-enquête, saute sur une zone d’ombre : le personnage de l’Arabe, jamais nommé dans l’Etranger, que Meursault tue sans raison. En lui donnant chair par le biais d’un frère qui lui survit, Daoud part à contresens sur les traces de Camus et de Meursault.

daoudIl faut d’abord faire ce qui a été refusé dans l’Etranger : nommer pour donner une existence tangible. La victime s’appellera Moussa, son frère Haroun. Celui-ci ne s’est jamais vraiment remis de ce meurtre. Il avait sept ans à l’époque, et il est aujourd’hui un vieil homme. Soixante ans après, ce n’est plus tant la disparition de son frère qui le heurte, mais celle de son nom ; l’insistance de « l’écrivain » mais aussi des autorités à effacer son existence. Il est l’Arabe tué sur la plage, rien de plus.

Pendant soixante-dix ans, tout le monde s’est mis de la partie pour faire disparaître le corps de la victime et transformer les lieux du meurtre en musée immatériel. Mon frère, lui, n’a eu droit à aucun mot dans cette histoire.

Daoud fait ainsi de Moussa le symbole de l’Algérie niée par les colons français. Lorsque Haroun se révolte, ce n’est pas tant contre le meurtrier – disparu depuis longtemps, lui aussi dissout dans la littérature – que contre d’autres qui le représentent : ceux qui, dans un dernier sursaut de rage, quasi instinctif, tentent de préserver ce qu’ils ont construit, ou ce qu’ils ont volé, selon le point de vue. Lui aussi commet un meurtre – le roman de Daoud reflétant ainsi parfaitement, dans sa structure, celui de Camus – qui sera jugé sinon inutile du moins absurde : survenant juste après l’indépendance de l’Algérie, il ne peut avoir de portée révolutionnaire et n’est donc qu’un banal règlement de comptes.

Malgré sa proximité structurelle avec l’Etranger, Meursault contre-enquête, constitué d’un long monologue d’Haroun, a plus à voir avec la Chute dont il partage l’effrayante lucidité. Au-delà des allusions historiques, Daoud brosse le portrait d’un personnage écrasé par les fantômes d’un monde qu’il a à peine connu et qui, comme Clamence, est tétanisé par ce qu’il perçoit en lui de lâcheté.

Ces questions ne se devinent malheureusement qu’en filigrane, largement masquées par l’aspect politique du roman. On pourra le légitimer par l’attitude de Camus envers l’Algérie – l’ambiguïté de sa position quant à l’indépendance et des aspects colonialistes de grands romans comme la Peste ou l’Etranger. Si Camus est pour nous une icône voire un héros, il est légitime que son statut en Algérie soit plus ambivalent. Lire l’Etranger sous cet angle-là me paraît cependant des plus réducteurs : le personnage de l’Arabe n’est pas développé, pas nommé, car il n’a pas besoin de l’être. Sa transparence participe même de l’exemplification de la philosophie de l’absurde développée par Camus. C’est là le défaut essentiel de cette contre-enquête, pourtant emplie de réflexions saisissantes : en prenant le roman de Camus pour ce qu’il n’est pas, elle s’engage dès le commencement sur une fausse piste.

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challengerl2014J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge 1% de la rentrée 2014 lancé par Hérisson de Délivrer des livres ; il s’agit de ma dix-huitième participation, ce qui me permet de passer le cap des 3% de livres sortis pour cette rentrée.

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4 Comments

  1. Pas du tout envie, et s’il a le Goncourt, cette année encore je ne le lirai pas. Déjà je n’aime pas l’Etranger, que je trouve largement surévalué dans la bibliographie de Camus (et tous les ans je m’arrache les cheveux au bac : c’est impossible à commenter pour les gosses), alors une resucée, non merci…

    • Je suis loin d’être un grand fan de l’Etranger auquel je préfère mille fois la Chute et, dans une moindre mesure, la Peste… Sans parler du théâtre de Camus que j’aime beaucoup.
      Quoiqu’il en soit, je m’interroge vraiment sur la popularité, chez les critiques, de cette « contre-enquête »… Et je ne le donnerais pas vainqueur pour le Goncourt, mais le jury m’a suffisamment surpris cette année pour que j’évite de faire des pronostics !

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