Le Roi disait que j’étais diable de Clara Dupont-Monod

alienor mauzaisse

On me dit jolie, turbulente, ambitieuse. J’ai grandi dans un château posé sur la lande et je porte un prénom dont l’origine divise les poètes. Aliénor : Alaha an Nour, Dieu est lumière, en hommage à l’Espagne musulmane que mon Aquitaine a toujours aimée. Elienenn, en gaélique, qui signifie l’étincelle. Eleos en grec, « compassion ». Leneo pour le latin, « adoucir ». Il faut se méfier des mots. Ils racontent n’importe quoi. Mon prénom est un monde et personne n’y laisse son empreinte. Ni Dieu ni roi.

Dans le grand roman de l’Ancien Régime émergent quelques figures féminines. Le fait est déjà rare, mais il est encore moins courant qu’on les considère de manière positive. Le plus souvent, leurs liens avec le pouvoir sont décrits comme troubles – ce sont des épouses ou des maîtresses qui mènent un roi ou un duc à la baguette et tirent les ficelles dans l’ombre. Au mieux, on admire leurs talents de manipulatrices, comme Madame de Maintenon. Au pire, on les imagine un peu sorcières, comme Catherine de Médicis.

DUPONT-MONOD-CAliénor d’Aquitaine est un peu tout cela à la fois. Esprit trop libre pour son époque, rebelle aux usages de la Cour, soupçonnée d’adultère, il semble qu’elle n’ait pas laissé d’excellents souvenirs à ses contemporains. Aujourd’hui, Aliénor est pourtant une des reines de France (ou plutôt des Francs) dont l’image est la plus reluisante.

C’est justement son côté rebelle qui l’explique, et Clara Dupont-Monod, en s’emparant dans Le Roi disait que j’étais diable de la jeunesse d’Aliénor d’Aquitaine, en remet une couche. Sans connaître de très près son histoire et celle du douzième siècle, il y a en effet de quoi être bluffé par cette toute jeune femme qui représente à elle seule un monde finissant – celui des superstitions païennes mêlées au christianisme triomphant – et une ère nouvelle – celle de l’amour courtois, des troubadours, et de tout ce qui constitue aujourd’hui nos représentations du Moyen-Âge. Le tout avec une pointe de modernité des plus séduisantes : Aliénor est indépendante, porte des vêtements qui frisent l’indécence, va se balader sans peur ni honte dans les quartiers les plus populaires de Paris, et accompagne son royal époux lors de la deuxième croisade.

Alors, Aliénor, une insoumise, un esprit libre ? Le danger ici est de projeter des modèles modernes sur un personnage que l’on ne connaît finalement que par ses actes. Clara Dupont-Monod s’en explique dans un petit mot situé à la fin du roman : il faut voir ses ajouts et ses suppositions comme « le plein exercice de l’imagination qui s’enchante à combler les vides ». Il n’empêche que prêter à Aliénor des propos ou des pensées qui font d’elle une quasi-athée (« J’oublie trop souvent que mon mari est pieux, donc hypocrite »), une féministe avant l’heure ou une demi-révolutionnaire tiennent de l’anachronisme malheureux.

C’est pourtant, semble-t-il, l’essentiel du propos de Clara Dupont-Monod. Son récit, s’il témoigne d’un vrai savoir-faire narratif, manque cruellement d’un point de vue plus large. Le Roi disait que j’étais diable souffre d’une tare trop répandue dans les romans historiques de ces dernières années : tenir un personnage fort ne suffit pas, encore faut-il avoir quelque chose à lui faire dire.

platypus fullplatypus fullplatypus halfplatypus grayplatypus gray

challengerl2014J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge 1% de la rentrée 2014 lancé par Hérisson de Délivrer des livres ; il s’agit de ma dix-neuvième participation.

Le bandeau d’en-tête est un détail d’un tableau du XIXe siècle, peint par J.B. Mazaisse, représentant la bénédiction d’Aliénor et Louis VII par le Pape avant leur départ pour la deuxième croisade.

Sur le même thème :

One Comment

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *