Les Tribulations du dernier Sijilmassi de Fouad Laroui

azemmour

Dans l’avion qui le ramène à Casablanca après un voyage d’affaires en Asie, Adam Sijilmassi prend la décision de sa vie : jamais plus il ne montera dans un avion. Ni même dans une voiture d’ailleurs. Dans un univers qui va absurdement vite, il veut ralentir. Retrouver le rythme de son père et de son grand-père, qui n’ont jamais dépassé l’allure d’un cheval tirant une carriole.

Ce n’est pas seulement de la lassitude, même si avoir fait des études d’ingénieur pour finir par vendre du bitume à l’international n’est pas des plus exaltants ; ce n’est pas exactement une dépression, comme le hurle l’épouse peu compréhensive d’Adam quand elle apprend qu’il souhaite quitter sa position et les mettre dans l’embarras financier ; ça n’a rien à voir avec une crise de folie, comme le pensent les deux policiers qui arrêtent Adam sur le bord de la route, alors qu’il marche de l’aéroport jusqu’à chez lui.

tribulations du dernier sijilmassiC’est, tout de même, une vraie crise d’identité : Adam, infusé de culture occidentale, veut retrouver ses racines. Il se retire donc dans son village natal, Azemmour, où la vieille Nanna, sa tante, vit encore. Là commence une vie de réclusion, à peine troublée par les longues discussions avec Abdelmoula, un cousin très pieux qui cherche à ramener Adam sur la voie du Coran. Adam, malgré lui, résiste. Il est sans doute trop tard : par vagues, des mots et des phrases tirés de sa fréquentation de la littérature européenne lui brouillent la vue, s’interposent entre lui et le monde.

Comme en transe, exalté, il sortit, dévala les escaliers, ouvrit la porte de l’immeuble et se mit en marche. Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, / Je partirai. C’était infernal. Il se prit la tête à deux mains, serra violemment. Peine perdue : l’ordalie des mots continuait. Des mots, des maux… Entre deux mots, il faut choisir le moindre… Toujours en français. Pas une seule phrase de Mutanabbi ou de Chawki, pas un seul verset du Coran. Qui suis-je ?

Il est extrêmement difficile de résumer le roman picaresque et pourtant quasi-immobile qu’est les Tribulations du dernier Sijilmassi. Comment expliquer qu’à son corps défendant, Adam devienne dans son village un nouveau prophète de l’Islam, jetant aux orties Omar, premier relais de Mahomet ? Comment transmettre la drôlerie avec laquelle Fouad Laroui use de son érudition, jouant notamment avec les citations issues de romans français ou européens, les faisant se bousculer dans l’esprit embué d’Adam (« Qu’ai-je vu… ? Tu n’as rien vu dans ce supermarché. ») ? Tout cela est de toute façon trop délicieux pour se contenter d’en parler : il faut le lire.

Pas le temps de creuser, déferlait alors l’oppressant Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas, comme les quatre coups de la Cinquième… comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur… Il ne connaissait que trop ce collier de phrases, qui l’enserrait aux moments les plus imprévus. (…)
Et alors, l’étrange crue reprenait, et c’était le glaçant : Un matin, au sortir d’un rêve agité, Grégoire Samsa s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine. À propos, lui, Adam, n’était-il pas couché sur le dos ? (Suis-je devenu un gros cafard ? Il tendait avec inquiétude le bras devant lui et regardait sa main, ce qui amenait inévitablement la phrase suivante : L’œil était dans la tombe et regardait Caïn.) La tombe ? Un tombereau de mots… Il laissait retomber sa main.
Mais je sais bien ce qui se passe. Ça dégorge…
Toutes ces phrases sont des incipit. Incipit : « il commence ». Qu’est-ce qui commence ? Eh bien, l’autre monde. Incipit… Une incision dans le tissu des journées interminables de mon enfance, tressées d’ennui, bercées de quelques tintements, de bruits divers, étouffés, qui s’insinuent à travers les murs, de l’invocation du muezzin, du martèlement du dinandier qui travaille sa feuille de cuivre, courbé dessus, éternellement…
Une incision, et ce sont toutes les merveilles du monde qui me sont offertes…

L’autre monde, l’Occidental, celui où l’on s’appelle Anna, Aureliano, Meursault, Karen, Franz, Emma, où l’on vit des aventures, où la vie vaut la peine d’être vécue, même quand le terme en est la mort, les poignées d’arsenic, les roues du train dans la petite gare de Lassenki, la guillotine et qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine

Ce n’est pas la première fois. Ce qui est nouveau, c’est qu’ils arrivent en torrent, mais ils m’ont toujours accompagné, ces coups de canif – mon monde est fait d’incipits. Mais pourquoi cette révolte, pourquoi fondent-ils sur moi, pourquoi se font-ils déluge ?
(Adam esquissa un rictus. J’ai découvert une nouvelle pathologie : l’incipitite. Ou incipitopathie ? Il faudra l’inscrire au DSM. Suis-je le seul à en être atteint ? « Je souffre d’incipitopathie. » ; « La phobie des claquettes ? » ; « Ça fait mal ? »)

Derrière cette grande légèreté se joue cependant le drame d’un homme qui ne sait plus à quel monde il appartient, et qui s’avère incapable de retourner parmi les siens, mais aussi celui d’un pays qui a perdu ses repères culturels et qui ne sait pas à quel saint se vouer, tiraillé entre la tentation du tout-religieux et celle du tout-politique. Adam, dernier Sijilmassi et nouveau premier homme, ouvre peut-être une troisième voie, entre repli sur soi et modernité, qui donne à méditer entre deux éclats de rire.

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challengerl2014J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge 1% de la rentrée 2014 lancé par Hérisson de Délivrer des livres ; il s’agit de ma vingtième participation.

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