Un homme qui dort de Georges Perec

georges perec ina

Hier, Libération proposait dans le cadre de son album des écrivains une interview de Georges Perec dans l’émission Lecture pour tous. C’était en 1967 et Perec y parlait de son troisième roman, Un homme qui dort. Je garde un excellent souvenir de ce texte que j’ai découvert il y a deux ou trois ans, et cette archive m’a donné envie de le relire. En attendant, j’ai retrouvé quelques notes issues de ma première lecture et notamment deux citations que je ne peux raisonnablement pas garder pour moi.

Un homme qui dort, c’est l’histoire d’un jeune homme de 25 ans qui se laisse sombrer dans l’indifférence de tout et qui s’en fait finalement une règle de vie, jusqu’à l’angoisse. Le « héros » marche sur les pas de personnages comme Des Esseintes, Meursault ou Roquentin mais sans la nausée, avec une candeur touchante. Il me semble qu’il est plus facile de s’identifier à lui puisque son ennui reste lié à un désir – un désir de fuite et de néant, mais un désir tout de même, ce qui le rend simplement plus humain. Peut-être que la narration à la deuxième personne joue aussi dans cette identification.

Tu peux faire l’exact inventaire de ta maigre fortune, le bilan précis de ton premier quart de siècle. Tu as vingt-cinq ans et vingt-neuf dents, trois chemises et huit chaussettes, quelques livres que tu ne lis plus, quelques disques que tu n’écoutes plus. Tu n’as pas envie de te souvenir d’autre chose, ni de ta famille, ni de tes études, ni de tes amours, ni de tes amis, ni de tes vacances, ni de tes projets. Tu as voyagé et tu n’as rien rapporté de tes voyages. Tu es assis et tu ne veux qu’attendre, attendre seulement jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à attendre : que vienne la nuit, que sonnent les heures, que les jours s’en aillent, que les souvenirs s’estompent.

Et plus loin :

Ce n’est pas que tu détestes les hommes, pourquoi les détesterais-tu ? Pourquoi te détesterais-tu ? Si seulement cette appartenance à l’espèce humaine ne s’accompagnait pas de cet insupportable vacarme, si seulement ces quelques pas dérisoires franchis dans le règne animal ne devaient pas se payer de cette perpétuelle indigestion de mots, de projets, de grands départs ! Mais c’est trop cher pour des pouces opposables, pour une station debout, pour l’imparfaite rotation de la tête sur les épaule : cette chaudière, cette fournaise, ce gril qu’est la vie, ces milliards de sommations, d’incitations, de mises en garde, d’exaltations, de désespoirs, ce bain de contraintes qui n’en finit jamais, cette éternelle machine à produire, à broyer, à engloutir, à triompher des embûches, à recommencer encore et sans cesse, cette douce terreur qui veut régir chaque jour, chaque heure de ta mince existence !

 

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2 Comments

  1. Ah Perec, je l’ai découvert assez tard, mais je le lis régulièrement, et qu’est-ce que c’est bien ! Un petit éditeur avait publié une de ses conférences sur l’écriture, Ce qui stimuile ma racontouze (http://www.fonddutiroir.com/blog/?p=4470), je ne sais pas s’il est encore dispo, mais c’est ce petit livre qui m’avait donné envie de lire La vie mode d’emploi.

    • Je dois dire que la Vie mode d’emploi est loin d’être mon favori. Mais justement, ce qui est fabuleux avec Perec, c’est qu’il y a mille choses à découvrir derrière les quelques textes devenus réellement célèbres : en voilà un de plus à noter avec cette conférence (dont le titre vient de chez Queneau, non ?) 🙂

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