En finir avec Eddy Bellegueule d’Edouard Louis

eddy bellegueule - edouard louis

Au printemps dernier, la presse, aussi bien généraliste que spécialisée, a abondamment relayé une longue polémique autour du premier roman d’Edouard Louis, pour en finir avec Eddy Bellegueule. On a pu lire des titres comme « Qui est vraiment Eddy Bellegueule ? », « Les deux visages d’Eddy Bellegueule » ou encore « Qui veut la peau d’Eddy Bellegueule ? ». Au centre de cette cacophonie, un roman, ou plutôt son auteur, suspecté d’avoir triché avec la réalité.

Car Edouard Louis a présenté son roman aux médias comme une autobiographie, le récit de son enfance difficile en Picardie, où dès son plus jeune âge sa féminité et son homosexualité ont été les causes de son exclusion, de nombreuses humiliations et, plus tard, de sa haine de soi. Il y décrit sans concessions la vie de sa famille, les Bellegueule, père ouvrier et mère sans profession, et celle de tout son village, avec les cousins violents, les gamins qui le tabassent à la récré, et les adultes qui crachent pêle-mêle leur haine des pédés, des bougnoules et des bourgeois.

Evidemment, ça ne fait pas franchement plaisir aux principaux concernés, qui montent au créneau est assurent, notamment, n’avoir jamais été homophobes. Qui s’estiment, on peut les comprendre, salis. Qui démentent, dans le détail, certains faits qui auraient été inventés par Edouard Louis, qui s’est empressé de changer de nom en quittant le village natal, histoire d’en finir, réellement, avec Eddy Bellegueule.

L’écrivain et sa famille se renvoient la balle un moment, la presse arbitre : qui dit la vérité ? On s’en veut un peu d’avoir cru sans aucune réserve Edouard Louis à la parution de son livre ; on charge la barque dans l’autre sens. Il a menti. L’accusé se défend ; on repart dans l’autre sens. On peut pour une fois se féliciter de la vitesse à laquelle un sujet d’actualité chasse l’autre : ça aurait pu continuer longtemps comme ça, mais on a fini par arrêter de s’intéresser à ce grand déballage de linge sale. Cependant, même à quelques mois d’intervalle, je n’ai pas pu lire En finir avec Eddy Bellegueule sans avoir cette polémique en tête. Et, arrivé à la fin, je n’avais pas changé d’avis : ce qu’il faut en retenir, c’est qu’on s’en fout.

eddy bellegueuleQuelle importance y a-t-il à savoir si tel ou tel détail n’est pas rapporté de manière tout à fait exacte quand le roman d’Edouard Louis s’attache à décrire non seulement un climat de haine mais aussi tous les processus qui tendent à l’auto-alimenter ? Car l’oeuvre d’Edouard Louis est avant tout celle d’un sociologue.

Eddy n’est pas rejeté par ses parents parce qu’ils ne l’aiment pas. D’abord, leurs préoccupations matérielles sont telles que l’essentiel est de s’assurer que les enfants ont à manger : les preuves d’amour sont secondaires. Ensuite, s’ils l’excluent, c’est parce que sa manière d’être sort totalement du cadre de leur système de valeurs, où un homme se doit d’être un dur. Cette idée, aussi ancrée qu’un principe mathématique, ne peut être remise en question. Elle est le résultat d’une pression sociale constante, qui s’exerce aussi bien sur l’individu que sur toute sa famille :

Au village il n’importait pas seulement d’avoir été un dur mais aussi de savoir faire de ses garçons des durs. Un père renforçait son identité masculine par ses fils, auxquels il se devait de transmettre ses valeurs viriles, et mon père le ferait, il allait faire de moi un dur, c’était sa fierté d’homme qui était en jeu. Il avait décidé de m’appeler Eddy à cause des séries américaines qu’il regardait à la télévision (toujours la télévision).

Le schéma se répète à l’extérieur du foyer : il est inimaginable d’être associé à Eddy, le pédé, parce que ce serait perdre un peu de sa virilité. Il est une anomalie, de celles qui inquiètent car elles remettent tout un système en question.

Au collège tout a changé. Je me suis retrouvé entouré de personnes que je ne connaissais pas. Ma différence, cette façon de parler comme une fille, ma façon de me déplacer, mes postures remettaient en cause toutes les valeurs qui les avaient façonnés, eux qui étaient des durs.

Dans ce contexte, l’homophobie est une conséquence naturelle. Elle n’est d’ailleurs même pas perçue comme une violence ou comme un rejet de l’autre car elle nie, par essence, toute altérité. On a peine à croire que le pédé existe ; et s’il existe, on n’imagine même pas qu’il puisse se montrer tant sa honte devrait être grande. Revenons un instant à la polémique médiatique pour savourer les mots du maire d’Hallencourt :

On n’a rien contre les homosexuels. Ils font ce qu’ils veulent chez eux. Du moment qu’ils ne pervertissent pas les autres.

On a reproché à Edouard Louis de juger sa famille et ses anciens camarades depuis l’estrade sur laquelle le place son statut de transfuge, de fugitif qui a réussi à s’élever et à changer de classe sociale. On a simplement oublié qu’Edouard Louis ne juge pas : il explique. En bon sociologue bourdieusien, il montre que le système de pensée dans lequel sont enfermés son père, ses frères et tous les autres hommes qu’il fréquente et qui lui font payer sa différence n’est malheureusement pas de leur ressort. Que leur instinct de repli n’est pas le signe d’une malveillance quelconque. Que tous ces hommes reproduisent des schémas qui les dépassent, les écrasent, et que l’école n’a pas le temps de déconstruire puisque leur seul destin est de partir dès seize ans à l’usine pour faire le même métier que leur père. Edouard Louis en sait quelque chose, lui qui a intériorisé ces schémas au point d’essayer de se forcer à être hétérosexuel et de haïr son homosexualité.

Il souhaitait éviter que mon petit frère ne devienne à son tour, comme moi, une gonzesse. Et j’avais vécu la même angoisse. Mon grand frère ne le savait pas, mais je ne voulais pas que Rudy reçoive des coups à l’école et j’étais obsédé par l’idée de faire de lui un hétérosexuel. J’avais entrepris dès son plus jeune âge un véritable travail : je lui répétais sans arrêt que les garçons aimaient les filles, parfois même que l’homosexualité était quelque chose de dégoûtant, de carrément dégueulasse, qui pouvait mener à la damnation, à l’enfer ou à la maladie.

L’erreur d’Edouard Louis était sans doute de ne rien adoucir, et de ne rien masquer. Avancer son livre sous les traits d’une pure fiction ou, simplement, modifier les noms, en aurait rendu la réception bien moins mouvementée. Maintenant que la poussière est retombée, il serait dommage que cette querelle continue à occulter ce que nous dit En finir avec Eddy Bellegueule. Car, que le trait soit grossi ou non, il nous montre des mécanismes qui sont à l’oeuvre à différents degrés dans toute la société. Pour parler clairement, certaines situations ont trouvé un écho dans mon expérience personnelle. Je n’ai pourtant pas vécu ce que raconte Edouard Louis. Pas avec la même violence, pas avec la même intensité, loin de là ; mais les modes de domination, les manières d’exclure sont les mêmes. Certains faits sont peut-être inventés ; ils ne perdent pas pour autant leur profonde vérité.

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5 Comments

    • Je dois dire que je n’étais pas plus intéressé que ça au départ, même si j’étais sûr que le sujet me toucherait. C’est surtout l’intuition que j’avais, que le propos avait été largement déformé dans la bataille médiatique, qui m’a donné envie de voir par moi-même de quoi il retournait…

  1. Chaque fois que je lis un commentaire sur ce livre, je me dis qu’il faut vraiment que je le lise… et le sujet m’intéresse, en plus !

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