Le Soleil de Jean-Hubert Gailliot

lions délos

Dans les îles grecques le soleil brille comme nulle part ailleurs : sa lumière semble chauffée à blanc, et rien dans le paysage ne semble lui offrir de prise. Les ombres sont comme effacées, annulées. Le Soleil, qui commence entre Mykonos et Délos, n’est pourtant fait que de zones d’obscurité, de faux-semblants fantomatiques et de nébulosités.

On y suit Alexandre Varlop, héros qui peine à s’incarner, occasionnellement à la recherche de son ombre qu’il croit disparue, et qui se trouve à Mykonos suite à la demande d’une amie éditrice. Celle-ci lui a offert 50.000€ pour partir à la recherche d’un manuscrit mythique, le Soleil, dont l’auteur reste inconnu mais qui serait passé entre les mains de Man Ray, d’Ezra Pound et de Cy Twombly, marquant durablement leur productions. Uniquement armé des oeuvres de ces trois artistes, Varlop est chargé d’enquêter et de mettre la main sur le Soleil, dont la publication changerait diamétralement notre perception des avant-gardes du XXe siècle.

le soleil gailliotPeut-être est-ce dû à ma lecture intensive des écrivains post-modernes américains, mais j’ai tout de suite pensé que Jean-Hubert Gailliot cherchait uniquement à nous égarer. Que le Soleil n’existerait pas. Plus spécifiquement, j’ai pensé pendant toute la première partie du roman aux Noms de Don DeLillo, qui commence également sur les îles grecques. Dans ce roman, peut-être le meilleur de son auteur, un père de famille part sur les traces d’une secte meurtrière, dont les assassinats semblent se conformer à des règles émanant de la linguistique.  Après une quête dont la densité mériterait évidemment un article à elle toute seule, les Noms se terminaient sur une assourdissante absence de sens et la destruction de tous les scénarios préétablis.

C’est avec ce scénario en tête que j’ai lu les deux cents premières pages du Soleil. J’ai bien sûr noté les innombrables indices disséminés avec beaucoup d’érudition par Jean-Hubert Gailliot sur le manuscrit et son influence sur les trois artistes qui l’ont possédé, collant frénétiquement des post-it à chaque fois qu’un élément nouveau surgissait. Mais je jubilais intérieurement, un peu comme le joueur d’échecs qui sait qu’il a un coup d’avance sur son adversaire. « Tu crois m’avoir, Jean-Hubert, mais j’ai compris ton petit jeu », pensais-je.

Et puis, Jean-Hubert m’a eu pour de bon. La seconde partie, à Palerme, semblait pourtant confirmer tous mes soupçons : Varlop y arrive vidé, avec entre les mains un embrouillamini de notes et d’indices qui ne servent plus à rien tandis qu’autour de lui la réalité semble s’effriter. C’était jusqu’à ce que je pénètre dans les intrigantes feuilles roses qui, comme dans un dictionnaire, séparent le Soleil en deux parties. A ce moment-là, et à mesure que grandissait ma stupeur, j’ai compris que Jean-Hubert Gailliot n’était pas du tout là pour plaisanter. Et que j’étais le seul à jouer au jeu que j’avais cru percevoir.

Je n’ai aucun scrupule, habituellement, à inclure de larges spoilers dans mes articles. Pour une fois, j’ai le sentiment qu’il serait injuste de dévoiler ce qui se passe dans ces pages roses. Elles sont une expérience à elles toutes seules, de l’ordre de l’intime, et constituent sans doute ce que j’ai lu de plus sidérant cette année. Je serais de toute façon bien incapable d’en rendre le pouvoir de fascination.

Disons simplement qu’elles éclairent puissamment ce qui les a précédées, qu’elles expliquent tout à la fois le choix fait par Gailliot de s’intéresser à Man Ray, Pound et Twombly, ainsi que les obsédants motifs qui traversaient jusqu’alors le roman – notamment celui des corps brisés, écourtés ou hybrides que l’on retrouve chez Man Ray et ses collègues surréalistes.

Ce n’est pourtant pas encore le Soleil. Celui-ci attend patiemment son tour, dans la dernière partie du roman. Comme à chaque fois qu’on a ardemment désiré découvrir l’objet d’un mystère, il commence par décevoir. Tout ça pour ça. Je commençais à me dire que l’option de Don DeLillo était la meilleure, que le déni de signification était en lui-même bien plus signifiant. C’était sans compter sur la profondeur de Jean-Hubert Gailliot, qui ne donne de réponses que quand il est certain qu’elles posent de nouvelles questions et ne dévoile le contenu du manuscrit qu’à mots couverts, laissant imaginer sa puissance fulgurante. La quête de Varlop a un sens, mais il est instable, sans cesse en proie à l’effacement.

A la fin du Soleil, Gailliot montre Varlop enfin apaisé, sagement installé à Formentera, dernière étape d’un long voyage d’est en ouest qu’il s’attache à reconstituer chaque soir en fabriquant des modèles réduits des lieux emblématiques qu’il a traversés, dans lesquels s’animent des automates. Varlop ne rejoue pas la résolution de son enquête, mais ses moments d’errance : eux seuls peuvent rendre compte de l’initiation qu’a constitué le trajet. Ils constituent, in fine, le sens de la quête et permettent d’en assurer l’existence. Car, comme le dit la dernière phrase du Soleil,  « si parfait soit le poème, sitôt le dernier mot écrit, tout retourne au chaos. »

platypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus half

challengerl2014J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge 1% de la rentrée 2014 lancé par Hérisson de Délivrer des livres ; il s’agit de ma vingt-cinquième participation.

Sur le même thème :

3 Comments

    • Je ne savais pas que Trappenard en avait parlé ! Je suis content, le Wepler lui a permis, in extremis, d’entrer sous le feu des projecteurs avant la fin de la rentrée. Et il te plaira, je pense…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *