L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage d’Haruki Murakami

Keith haring

En refermant le troisième et dernier tome d’1Q84, je me suis dit qu’il me faudrait un moment avant de rouvrir un livre de Murakami. Alors que j’avais grandement apprécié la Course au mouton sauvage ou les Chroniques de l’oiseau à ressort, cette trilogie qui traînait en longueur, remplie d’incohérences et de pistes abandonnées en cours de route, m’a plutôt dégoûté des visions oniriques du plus célèbres des écrivains contemporains du Japon.

Puis, sachant que ce serait une toute autre affaire, je me suis laissé tenter par Underground, son excellent travail autour des attentats au gaz sarin dans le métro de Tokyo. Un peu réconcilié avec Murakami, j’ai fini par ouvrir avec réticence son dernier roman, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, prêt à le lâcher au moindre signe de manque d’inspiration. Dès les premières pages, une phrase m’a donné espoir : de Tsukuru Tazaki, tenté à une période de sa vie par la mort, il est dit qu’il « ne faisait pas le moindre rêve ». Cette petite phrase toute simple laissait augurer un certain changement, peut-être même une nouvelle veine, loin des scènes de rêve en pilotage automatique d’1Q84.

murakami - l'incolore tsukuru tazakiPar chance, la petite phrase tient ses promesses. Dans l’incolore Tsukuru Tazaki, Murakami retrouve un terrain réaliste déjà entrevu dans la Ballade de l’impossible ou les Amants du Spoutnik. L’histoire est simple : Tsukuru, la trentaine, doit tourner la page sur un épisode de son passé qui le hante. Lorsqu’il a débuté ses études à Tokyo, le groupe d’amis intimes qu’il s’était constitué au lycée à Nagoya l’a soudain rejeté, exigeant de sa part qu’il ne les contacte plus jamais. Poussé par Sara, la femme dont il est tombé amoureux, à les retrouver, il va revenir sur cet évènement qui l’a convaincu qu’il portait en lui quelque chose d’anormal.

Le roman n’est pas dépourvu de l’étrangeté qui a fait la renommée de Murakami. Elle passe notamment par Haida, un jeune homme insaisissable rencontré à l’université au centre de la seule séquence de rêve notable du roman. Mais en dehors de cela et de quelques récits imbriqués plus ésotériques, l’incolore Tsukuru Tazaki est un roman psychologique, qui explore le mal-être de son héros et l’étrange mécanique de son groupe d’amis dans lequel il a toujours été un outsider – chacun étant surnommé par la couleur présente dans son patronyme, alors que le nom de Tsukuru n’en comporte pas. Au cours de ses entrevues avec Bleu, Rouge et Noire, Tsukuru recompose son passé ainsi que celui de Blanche, elle aussi vouée à sortir, d’une autre manière, de la vie des autres.

C’est ainsi tout un paysage d’incompréhensions, de non-dits et d’occasions ratées qui se dessine devant Tsukuru. Lui dont le nom signifie « celui qui construit » devient alors capable d’envisager la fin de son errance, symbolisée par Sara, et de bâtir quelque chose de neuf. Le cheminement n’est pas très original, mais en se défaisant de certains tics devenus agaçants Murakami atteint cette fois une concision salvatrice et une profondeur tout à fait inhabituelle chez lui.

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challengerl2014J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge 1% de la rentrée 2014 lancé par Hérisson de Délivrer des livres ; il s’agit de ma vingt-sixième participation.

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6 Comments

  1. J’avais été déçue par 1Q84 (que j’ai d’ailleurs laissé au milieu du troisième tome, je peux encore imaginer la fin que je veux !) mais je me laisserais bien tenter par ce nouveau roman. Ton avis m’y incite…

    • J’ai fini 1Q84 mais c’était tellement en diagonale que ça compte à peine ! Du coup, vu que tu es dans le même cas de figure que moi, je pense que ce nouveau roman pourra te réconcilier avec Murakami 😉

  2. Je n’ai pas encore été déçue par Murakami, mais je n’ai pas lu 1Q84 😉 Le livre dont tu parles ici me semble avoir été très peu commenté, je ne crois même pas en avoir entendu parler… il prendrait du plomb dans l’aile ce Murakami ?…

    • En effet, il est passé pratiquement inaperçu alors qu’il est sorti à la rentrée. Peut-être simplement parce qu’après le foin fait autour d’1Q84, il était temps pour les médias de souffler ! Dommage…

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