Querelle autour d’un petit cochon italianissime à San Salvario d’Amara Lakhous

 

cochon

Si les hommes considèrent certaines situations comme réelles, alors elles le seront dans leurs conséquences.

Ce postulat, qu’on appelle le théorème de Thomas – William Isaac de ses prénoms – suggère qu’une représentation fausse que l’on se fait d’une situation modifie suffisamment notre comportement pour que la situation advienne pour de bon.  C’est peut-être compliqué, comme ça, mais prenez par exemple Enzo Lagana, qui est journaliste dans une feuille de chou turinoise. Un jour qu’il a quitté la ville pour des loisirs sans en avertir son patron, une série de meurtres violents a lieu. A quelques nuits d’écart, quatre Albanais puis trois Roumains sont retrouvés morts dans un quartier de Turin. Soucieux de ne pas être démasqué, Enzo prétend être au courant et invente un scoop : ces meurtres annoncent le début d’une guerre de mafias. Le papier qu’en tire le rédacteur en chef fait un tel bruit qu’Enzo se voit bientôt contraint d’inventer des sources, de bidonner des preuves et de fabriquer de faux entretiens avec des parrains au fort accent albanais ou roumain, tandis que le climat d’inquiétude grandit dans tout le Piémont.

Et le petit cochon italianissime qui donne au roman ce titre si loufoque, alors ? Il s’agit simplement du porc domestique d’un voisin d’Enzo qui a été vu se baladant dans la mosquée du quartier, ce qui a rendu les fidèles furieux. Tout en essayant de fabriquer de toutes pièces une vendetta suffisamment convaincante pour les lecteurs de son journal, Enzo va devoir régler cet incident diplomatique majeur que l’extrême-droite locale voudrait bien récupérer.

amara lakhous petit cochon italianissimeTout ceci, et bien plus, rentre au chausse-pieds dans ce tout petit roman de 200 pages, dont le rythme ne peut être qu’échevelé. C’en est presque trop, parfois, et on aimerait que l’auteur prenne son temps et développe encore un peu plus les situations rocambolesques dans lesquelles se fourre Enzo, séduisant anti-héros je-m’en-foutiste. La fin, surtout, laisse un goût d’inachevé tant les pistes amorcées semblaient promettre encore de nombreux rebondissements.

En dépit de ces faiblesses, Amara Lakhous fait mouche en se payant ce que la société italienne compte de pire : les hommes politiques corrompus, leurs accointances avec les mafieux, et l’extrême-droite qui joue sur les peurs et le réflexe du repli sur une identité nationale inventée. Pas besoin, d’ailleurs, de traverser les Alpes pour trouver ce genre de choses, mais passons… Toujours est-il que le mordant de Lakhous ne laisse aucun de ces pantins indemnes et que la lecture de cette Querelle autour d’un petit cochon italianissime, si elle ne tient pas toutes ses promesses, est intensément rafraîchissante.

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challengerl2014J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge 1% de la rentrée 2014 lancé par Hérisson de Délivrer des livres ; il s’agit de ma vingt-huitième participation.

L’image d’en-tête provient du blog du Citron Givré, « Cuisine Graphique« .

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