Soumission de Michel Houellebecq

De temps en temps nous parvient un livre tellement noyé dans le bruit médiatique qu’il serait vain de le lire en faisant comme si on ne savait rien de la polémique. C’est évidemment le cas de Soumission, dont on nous a rebattu les oreilles pendant toute la première semaine de janvier. Le pitch, vous le connaissez : en 2022, battant Marine Le Pen au deuxième tour, le fondateur du parti « Fraternité Musulmane » accède à la fonction présidentielle. S’ensuit un certain nombre de changements politiques et culturels profonds, de l’adoption généralisée de la polygamie à… Non, en fait, c’est à peu près tout. Dans ce contexte, nous suivons François, enseignant universitaire spécialiste de Huysmans, qui n’a pas vraiment d’opinion sur ce séisme politique, ni sur grand chose d’ailleurs.

J’ai donc attaqué Soumission sans même essayer de faire taire la voix dans ma tête qui hurlait, comme un présentateur de talk-show, « alors, le nouveau Houellebecq est-il un brûlot islamophobe ? » Au point que, dans les premiers chapitres, je ne pensais qu’à ça. Ce qui est dommage car, comme l’essentiel du roman en fait, ils n’ont rien à voir avec cette question. J’essayais de raison garder : non, ce n’est pas parce que le narrateur n’aime pas boire du thé vert à la grande mosquée de Paris, où un collègue l’invite, et qu’il trouve « dégoutante » la chicha à la pomme que fume celui-ci, que Soumission est une incitation à la haine. D’ailleurs, il a raison pour la chicha à la pomme, qui est le signe d’une totale absence de goût.

soumission-558265Toujours est-il que, après ces quelques chapitres introductifs fort agréables dans lesquels François nous parle de sa durable passion pour Huysmans – Houellebecq en est un très bon défenseur même s’il ne dit que des âneries sur En Rade -, on rentre dans le vif du sujet. Le parti musulman en tête des sondages, des affrontements au quatre coins de la France, je vous la fais courte et je vais tenter de répondre à la grande question que tout le monde se pose.

D’abord, il faut fouiller pour trouver quelques passages réellement douteux. Car que nous dit réellement ce pitch simplifié à l’extrême depuis la semaine dernière ? Non pas que l’Islam est une menace pour la France, mais que notre société cherche à retrouver des repères issus du passé ; que beaucoup de personnes sont suffisamment déboussolées par le monde d’aujourd’hui pour se tourner vers des valeurs qui, de bien des manières, sont dépassées, et vers un système de croyances qui requiert leur totale soumission, en tout cas l’abandon de tout raisonnement propre. Houellebecq a pris l’Islam – la polémique était ainsi assurée-, mais cela aurait pu être le catholicisme : on l’a bien vu faire un retour pétaradant dans la sphère politique au moment des débats autour du mariage pour tous. C’est, me semble-t-il, ce qui sous-tend réellement cette satire : le retour étonnant de la religion, sous toutes ses formes et parfois sous des formes plus radicales que jamais, dans nos sociétés laïques. Le narrateur lui-même, pourtant mollement athée depuis des décennies, en vient à envisager un temps de se tourner, comme Huysmans, vers les ordres. Le discours de Houellebecq à propos de cette crise de foi est d’ailleurs loin d’être idiot, et c’est dans les passages où il se fait le plus net – notamment lorsqu’il est question des romans de la conversion de Huysmans – que le roman trouve tout son intérêt.

Reste que Houellebecq a un lourd passif avec l’Islam – quelques malheureuses citations exhumées la semaine dernière nous l’ont rappelé – et que deux ou trois passages posent question. Pourtant, si on n’avait pas de soupçons avant de les lire, ils ressembleraient à de pures farces. Quand un des collègues du narrateur, minable spécialiste de Rimbaud, accepte de se plier aux nouvelles exigences du gouvernement et annonce qu’il va se convertir, prendre deux femmes et être payé plus de dix mille euros par mois grâce aux fonds issus d’un partenariat avec le Qatar, ça ne devrait prêter qu’à rire. C’est bien trop gros pour être crédible, même en imaginant que Houellebecq souffre d’accès de paranoïa sévères. L’ambiguité existe cependant, et elle est gênante.

Mais tandis que certains hurlaient à l’islamophobie, je dois dire que ce qui m’a surtout frappé dans Soumission, c’est sa misogynie. Je m’étonne d’ailleurs que personne (ou presque) ne s’en soit indigné. Car au fond, ce qui est considéré comme redoutable dans cette accession d’un parti musulman au pouvoir, c’est que les femmes se mettent à s’habiller de manière plus stricte. Toutes n’ont pas le niqab, mais le port d’une tunique légèrement couvrante se généralise. Et ça, c’est terrible, car on ne peut plus mater le cul des passantes. En revanche, l’instauration de la polygamie est une excellente nouvelle qui correspond tout à fait à l’ordre des choses et à la nature des relations entre homme et femme. Certes, les héros de Houellebecq ont tous de sérieux problèmes avec les femmes et le sexe. Mais François, qui est déjà une caricature de héros houellebecquien, avec ses cartouches de clope, sa misanthropie et ses plats réchauffés au micro-ondes, devient franchement répugnant dès qu’il en est question.

C’est au fond ce qu’il y a de plus dérangeant dans ce roman. Pour le brûlot islamophobe, il faudra repasser. Soumission ne méritait en rien un tel bouillonnement médiatique, car il s’agit finalement d’un roman assez tiède. Notre narrateur, et peut-être Houellebecq lui-même, n’est jamais qu’un type moyen, qui râle pour tout et pour rien, qui fait un scandale si son train a du retard, qui fait bien attention à ne pas se mouiller ou à avoir une opinion. Un con, quoi, comme on en croise tous les jours. Il n’y a vraiment pas de quoi en faire les titres du 20 heures.

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La précision n’étant peut-être pas tout à fait inutile tant ils auraient pu orienter ma lecture, je dois dire que j’ai lu Soumission et rédigé cet article avant les évènements du 7 janvier.

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15 Comments

    • On ne peut pas totalement exempter Houellebecq de reproches, mais en effet ce qu’on peut lui reprocher ne vient pas de Soumission, mais de citations vieilles de plus de dix ans qui ont été invraisemblablement montées en épingle. Le livre vaut ce qu’il vaut, mais l’aborder par ce prisme est plutôt malhonnête.

  1. Merci pour cette lecture éclairée. Suite au tapage médiatique, j’avais mis ce livre de côté. Et, à part La possibilité d’une île que j’avais bien aimé, je ne suis jamais très attirée par l’auteur. Ce n’est pas que ton avis me donne envie de le lire car certains points ( la mysoginie, le côtè raleur du personnage) vont m’agacer davantage. Mais au moins, je sais à quoi m’en tenir au sujet de cette polémique.

    • J’espère lire ton avis bientôt ! De mon côté je ne suis pas franchement un fan de Houellebecq non plus : j’ai beaucoup aimé la Carte et le territoire, mais mes autres expériences ont été plutôt négatives…

  2. Ton article est vraiment intéressant et la misogynie dont personne ne s’inquiète, m’inquiète moi ! Cela dit, je ne lirai pas ce roman car le bonhomme me tape vite sur les nerfs 🙂

  3. Pour le peu de souvenir que j’ai de mes -rares- lectures de cet auteur, je les ai trouvées toutes tièdes et très oubliables, je me suis donc empressé sans volonté particulière de ma part de les oublier…

    • J’avoue ne pas avoir beaucoup de souvenir non plus de ses précédents romans, y compris la Carte et le territoire. Ce qui est sûr, c’est que celui-ci ne devrait pas te réconcilier avec Houellebecq, alors 😉

      • Ah, ce livre, j’lai pas lu, j’lai pas vu mais j’en ai entendu causer (comme disait François Cavanna). Merci donc, Prof, de vous l’être coltiner pour moi 🙂
        Vous avez raison (je crois) d’attirer l’attention sur la misogynie récurente chez Houellebecq (cela dit – si mes souvenirs sont fiables, tant il m’a ennuyé – il a aussi un profond mépris pour ses personnages masculins). Cette misogynie est bien plus dérangeante et insidieuse que ses prises de positions qui paraissent destinées à alimenter les médias et à boumer l’audimat.

        • Houellebecq est peut-être bien misanthrope avant d’être misogyne, en effet ! Mais cette misogynie m’a ici gêné encore plus que d’habitude. Sauf qu’évidemment, c’est moins vendeur – en tant que source de buzz et de clash – que sa prétendue islamophobie…

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