L’Odeur du Minotaure de Marion Richez

picasso-dora et le minotaure

Marjorie a vécu une ascension fulgurante. De sa petite ville de province étriquée, elle est passée aux grandes prépas parisiennes et à l’ENA, pour finir plume d’un ministre. Son passé est oublié, effacé, ses contacts avec ses parents, issus de la classe moyenne, ont été réduits à néant. Son premier amour, Thomas, fils de bourgeois bien conscient de sa supériorité de classe, elle l’a enterré le jour où elle a quitté son appartement avec fracas, menaçant de le tuer s’il manifestait encore une fois du mépris pour sa condition sociale.

L’oubli, évidemment, a un prix : pour faire disparaître la petite fille qu’elle était, Marjorie a dû se construire une armure à toute épreuve. Au travail comme dans ses relations personnelles, Marjorie est une guerrière, un être hybride qui se défait peu à peu de son humanité.

L'Odeur du MinotaureLe malheureux ne se doute de rien : il croit que, avec mon chemisier échancré et ma jupe au-dessus du genou, je suis une femme. Il ne sait pas que je ne suis qu’une tête au-dessus d’un serpent noir. Mon désir aussi est ambitieux. Je veux l’avoir et l’étouffer. Qu’il s’empoisonne au venin de ce corps qu’il croyait prendre.

En une journée, tous ses masques vont tomber, et ses remparts s’écrouler. Il y a d’abord l’annonce de la mort prochaine de son père, atteint d’un cancer en phase terminale, à qui il ne reste que quelques jours à vivre. Puis, sur la route, la rencontre décisive avec le plus puissant et le plus fier des animaux qui peuplent nos forêts : un cerf, que Marjorie percute de plein fouet avec son hummer. Brusque appel de la forêt : « Le grand cerf expire, le grand cerf est mort, par la faute de cette femme en armure, et l’innocent ne la tient même pas en haine. » Dans la deuxième partie du roman, elle tente, en vain, de reprendre pied. Sa raison voudrait remettre en marche la mécanique habituelle, mais elle est complètement grippée et la conduira jusqu’au bord de la folie.

Pas de grandes considérations psychologiques ou sociales pour autant dans ce court roman. Il y aura bien quelques traces, ici et là, d’un traumatisme enfantin pouvant expliquer la chute, mais il reste tout à fait secondaire : l’essentiel, ici, est dans la sensorialité de l’écriture, dans sa poésie écorchée qui rend merveilleusement le parcours initiatique, proche d’un conte primitif, de cette jeune femme post-humaine vers un état antérieur, plus simple. Au fur et à mesure que Marjorie apprivoise la bête sauvage qui grandit en elle, elle réussira à rétablir le contact avec l’extérieur. Loin d’être un naïf appel au retour à la Nature, l’Odeur du minotaure est un brillant premier roman qui sent l’humus et le fauve et interroge avec mordant notre rapport au corps, aux autres, et à notre société libérale qui nous force à nous construire une identité déconnectée de l’humain.

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J’ai découvert ce roman grâce à Yv et je l’en remercie vivement ! Vous pouvez lire sa critique sur son blog.

challengerl2014J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge 1% de la rentrée 2014 lancé par Hérisson de Délivrer des livres ; il s’agit de ma vingt-neuvième participation.

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4 Comments

  1. A mon tour de te remercier pour la découverte lors du swap, je viens de le terminer et j’ai beaucoup aimé. J’ai plongé dans le roman avec fascination, totalement accrochée par l’écriture qui est à la fois incisive et poétique. Et puis pour le thème de la folie c’était très bien vu 😉
    J’ai d’autant plus hâte d’attaquer CosmoZ maintenant!

    • Je suis ravi d’avoir visé juste ! Et je croise fort les doigts pour que CosmoZ te plaise autant (même si je ne comprendrais pas qu’il te laisse de marbre) 🙂

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