Dandy de Richard Krawiec

hopper - windows - dandy

Toute ma vie, j’ai essayé de marcher droit, et mes pieds sont partis de travers.

Un soir de misère comme les autres, les pieds d’Artie le conduisent dans un bar où il a ses habitudes. Il sait que s’il y boit sa bière lentement, on ne le forcera pas à reprendre une consommation ni à quitter les lieux. Pour quelques cents, il peut ainsi retarder de deux ou trois heures le moment où il devra retourner dans le taudis qui lui sert de foyer. Et puis, ce soir-là, il y a un de ses spectacles préférés au programme : du catch féminin dans une piscine de Jell-o. La tenante du titre, Sin City Strapper, connue pour arracher les vêtements de ses adversaires, doit se mesurer à une nouvelle, Massacre Mama. Celle-ci, manifestement mal à l’aise, est battue à plate couture et repart la tête basse et la lèvre tremblante, humiliée.

C’est ainsi qu’Artie, qui lui court après, rencontre Jolene, tout aussi paumée que lui, séparée de son premier mari et dont l’unique trésor est son bébé, Dandy. A partir de cette soirée, ils resteront unis par l’énergie du désespoir, parfaitement conscients d’être mal assortis mais préférant aller nulle part à deux plutôt que tous seuls.

Couv-Krawiec-TusitalaJe suis toujours agacé quand on juge des romans à leurs personnages, quand on dit que tel héros est trop négatif pour que l’on puisse apprécier son histoire – des idées qui reviennent souvent, je trouve, quand il est question de littérature américaine contemporaine. Je dois pourtant avouer que, pour une fois, je n’étais pas loin de ce sentiment de dégoût que je ne comprends pas d’habitude. Car Artie est le prototype du parfait salaud, qui se trouve une petite femme uniquement pour le côté pratique de la chose – elle a un appartement et gagne suffisamment d’argent pour lui fournir sa dose quotidienne de whisky -, mais refuse tout type d’engagement, surtout vis-à-vis d’un enfant qui n’est pas le sien, toute remise en question de son mode de vie fondé sur les combines et le vol, et peut aller jusqu’à se montrer violent.

Ce n’est pourtant pas un personnage méprisable que veut nous montrer Richard Krawiec. L’histoire d’Artie, c’est avant tout celle d’un pauvre homme plein de bonne volonté à qui la vie n’a jamais donné sa chance. Ce n’est pas qu’il refuse de trouver sa place dans la société, mais qu’il n’existe tout bêtement pas de place pour lui. A travers Jolene, dont une partie du passé nous est révélé, on découvre aussi tout ce que la déchéance sociale compte d’atavismes et de prédéterminations. Dandy, biberonné au Coca ou au whisky selon ce qui est le plus facilement disponible, et qui dort dans un carton au milieu du salon, en fera certainement lui aussi les frais.

S’enlisant dans une misère toujours plus profonde, le couple en est réduit aux dernières extrémités. Richard Krawiec décrit leur quotidien avec une absence totale de filtre qui pourra sinon choquer, du moins incommoder bon nombre de lecteurs. L’inconfort culmine lorsque Jolene, temporairement abandonnée par Artie, se voit contrainte à se prostituer pour pouvoir nourrir son fils.

Elle n’écouta pas. Elle sortit son sexe de son caleçon et se mit au travail. Elle aurait aimé que ses dents soient des lames de rasoir. Elle refermerait les mâchoires et le trancherait bien proprement. Elle les couperait tous, pensa-t-elle. Jusqu’au dernier. Ainsi elle ne se retrouverait pas où elle était, à faire ce qu’elle faisait. N’oublie pas, se dit-elle : tu dois t’occuper de Dandy. Elle s’activait aussi vite que possible sur l’homme. Elle se demandait si ce n’était pas ce qu’elle méritait, au fond. Ce n’était que la deuxième fois mais c’était déjà facile.

Dandy n’est évidemment pas un roman que l’on peut conseiller aux âmes sensibles. Richard Krawiec ne fait rien pour rendre son texte séduisant ; il ne fait qu’éclairer d’une lumière crue et blafarde les errances de ces Misérables du vingtième siècle qui ont perdu jusqu’à leur capacité à se révolter. S’il est difficile de dire que Dandy est un beau ou un grand roman, il fait tout de même partie de ceux qui laissent une vive empreinte, ne serait-ce que grâce à leur radicalité.

platypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus halfplatypus gray

Sur le même thème :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *