Manhattan Transfer de John Dos Passos

new york skyline 1911

Il y avait Babylone et Ninive. Elles étaient construites en briques. Athènes était toute de colonnes de marbre et d’or. Rome reposait sur de grandes voûtes en moellons. A Constantinople, les minarets flambent comme de grands cierges, tout autour de la Corne d’Or… L’acier, le verre, la brique, le béton seront les matériaux des gratte-ciel. Entassés dans l’île étroite, les édifices aux mille fenêtres se dresseront étincelants, pyramides sur pyramides, sommets de nuages blancs au-dessus des nuages.

New York, terre promise et symbole du rêve américain. Au poste d’Ellis Island, sous le regard de la statue de la Liberté, des milliers d’Européens cherchent à rejoindre la ville où tout est possible et où, dans les années 1900, les gratte-ciel commencent à pousser, battant record sur record et annonçant ce qui semble être une nouvelle ère.

Pourtant, au pied des buildings, comme partout ailleurs, chacun lutte pour vivre, voire survivre. Au travers des trajectoires d’une dizaine de personnages qui se croiseront tous entre 1900 et 1920, John Dos Passos décrit le quotidien de Manhattan, nouveau centre du monde. Jimmy Herf, journaliste, Ellen Thatcher, danseuse, Congo Jake et Bud, marins, George Baldwin, avocat débutant, composent ce grand portrait collectif, bouillonnant, à l’image de la ville qui lui sert de cadre.

manhattan transfer dos passosLes carrières et les couples se font et se défont tout au long de Manhattan Transfer ; ceux qui sont montés tout en haut de l’échelle sont susceptibles de repartir de zéro du jour au lendemain. Sur cet échiquier toujours instable, chacun essaye de placer ses pions. Dos Passos passe de l’un à l’autre de ses personnages avec une fluidité qui ne cesse d’émerveiller, dans un style proche du stream of consciousness qu’inventent au même moment, de l’autre côté de l’Atlantique, James Joyce et Virginia Woolf, avec en plus une légèreté et un sens du rythme que ces deux romanciers atteignent rarement.

Le dispositif narratif est ambitieux, l’amplitude temporelle conséquente : c’est que Dos Passos cherche à montrer l’envers du décor du mythe du self-made man, en examinant sous toutes ses coutures la naissance du libéralisme débridé qu’incarne Manhattan. Aucun symbole de ce grand jeu de dupes ne résiste à la critique, à commencer par la statue de la Liberté, décrite prosaïquement comme « une grande femme verte, en peignoir, debout sur un îlot le bras en l’air ». On est bien loin de la « Mère des exilés » éclairant la « porte d’or » dans le pompeux sonnet d’Emma Lazarus.

Pionnier du roman moderne américain dont il concentre déjà bien des thèmes, Manhattan Transfer, aérien et profond à la fois, est de la trempe des romans dont on comprend dès les premières pages pourquoi ils ont accédé au statut de grands classiques.

platypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus half

Challenge-classiqueCe billet est publié dans le cadre du challenge « un classique par mois » de Stephie. Pensez à visiter son blog et ceux des autres contributeurs du défi !

Sur le même thème :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *