Price de Steve Tesich

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On a découvert Steve Tesich il y a deux ans, lorsque les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont propulsé Karoo, immense roman publié au début des années 90, juste avant la mort de l’auteur, sur le devant de la scène. Fort de ce succès-surprise, la petite mais indispensable maison d’édition publiait cet automne Price, le premier roman de Tesich.

Ce hasard du calendrier éditorial nous force ainsi à lire l’oeuvre de Tesich à l’envers : le roman de la maturité avant l’oeuvre de jeunesse, le texte du crépuscule avant celui des grandes espérances. Il y a ainsi quelque chose de déstabilisant à découvrir dans Price une fraîcheur, une inspiration qu’on ne trouvait pas dans Karoo. Une quinzaine d’années seulement les sépare pourtant, et Tesich a déjà 40 ans quand paraît Price. Mais là où Saul Karoo courait vers une mort annoncée bien à l’avance, Vincent Price, lui, est à l’aube de sa vie. Fraîchement sorti du lycée, il s’apprête avec une inquiétude certaine à entrer dans l’âge adulte. Il va le faire en un été (le titre original, Summer Crossing, contient bien cette notion de franchissement) qui concentrera toutes les expériences les plus marquantes que l’on puisse imaginer : le premier amour, le premier deuil, la première rupture.

priceL’été de Price est donc loin d’être un long fleuve tranquille. L’espoir du jeune homme au printemps de sa vie se double d’une angoisse terrible, celle d’être contraint d’emprunter une voie toute tracée. Comme le dit Misiora, un de ses meilleurs amis,« Ma scolarité m’a rendu suffisamment intelligent pour me faire comprendre que je n’irai nulle part. »

Cette angoisse est figurée par le père de Vincent, triste et banal personnage, ouvrier dans une des usines de la ville, dont les loisirs se résument aux mots-croisés du journal local et qui ne sait absolument pas comment communiquer avec son fils. Lui aussi avait des projets et de grandes aspirations à l’âge de Vincent, mais maintenant, alors qu’une tumeur au cerveau menace de l’emporter, il réalise à quel point sa vie ne s’est pas déroulée comme prévu.

« Il y a du sang vicié là-dedans ». De nouveau, il désigna sa grosseur. « Des choses mortes. Des rêves délavés et brisés. Nous en avons tous. Nos têtes en sont pleines. La mienne en tout cas. Elle en est pleine. A une époque, pourtant…. c’était une cage à oiseaux, propre et nette, avec un rossignol à l’intérieur… et il chantait d’une voix pure et fraîche… la chanson de ma vie. »

Vincent est cerné par les modèles négatifs, comme cette ancienne élève de son école qui, la trentaine bien entamée, reste encore focalisée sur ses années lycéennes, les seules où elle a pu briller et être populaire. Depuis, sa vie n’est qu’une longue dérive, faite d’un mariage sans passion et de jobs ennuyeux.

Confronté à ces personnages qui incarnent la plus complète impuissance face à des déterminismes sociaux et familiaux, Vincent veut vivre sa vie pleinement, la démarrer sur les chapeaux de roue,« aspirant à un bonheur ou une tragédie qui m’appartiendraient. Qui ne seraient qu’à moi. » Ses expériences, qu’il croit uniques, sont pourtant elles aussi des plus banales, à commencer par celle du premier amour et du premier baiser. Tesich souligne avec une bienveillante ironie la naïveté de Vincent, qui se prend pour le premier homme sur la Lune quand il ne fait que franchir des étapes courues d’avance.

Comme Saul Karoo, Vincent court à l’échec, bien évidemment. Le roman s’ouvre d’ailleurs, comme pour donner le ton, sur sa défaite en finale régionale de lutte. Pourtant, Price est empreint d’une énergie qui ne s’enlise jamais tout à fait dans la désillusion ou le cynisme. Sans avoir la puissance dramatique, quasi-mythologique, du deuxième roman de Tesich, Price est une belle ode à l’adolescence et à ses errances qui permet de prendre toute la mesure de l’oeuvre d’un auteur malheureusement mort trop tôt.

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challengerl2014J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge 1% de la rentrée 2014 lancé par Hérisson de Délivrer des livres ; il s’agit de ma trente-troisième participation.

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8 Comments

  1. J’ai abandonné, je m’y ennuyais profondément, une sensation de « déjà lu » mais je confesse que je cumule trois défauts : ne pas être fan des romans états-uniens, ni des romans dont les héros sont des ados, ni les gros volumes (plus de 500 pages)

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