Les Annales de Brekkukot d’Halldór Laxness

brekkukot

Au début du XXe siècle, Reikjavík, capitale de l’Islande, n’est encore qu’une bourgade de quelques milliers d’habitants entourée par une banlieue faite des cabanes des pêcheurs de lompe et des fermes qui fournissent le pays entier en tourbe. C’est dans une de celles-ci, à Brekukkot, qu’une femme de passage donne naissance à Álfgrímur, qu’elle confie aussitôt aux propriétaires des lieux, un vieux couple charitable qui accueille volontiers tout ce que l’Islande compte de voyageurs, de miséreux et d’illuminés.

Álfgrímur grandit parmi ceux-ci, sous le regard sec mais bienveillant de ceux qu’il considère comme ses grands-parents. Plus tard, il ne désire que la plus simple des choses : devenir pêcheur de lompe. Mais sa rencontre avec Gardar Hólm, lointain cousin de sa grand-mère et chanteur lyrique dont la réputation court de Milan à Tokyo en passant par Londres, va changer le cours de sa vie : il va apprendre la musique et le chant, en commençant par chanter aux enterrements dans le cimetière qui jouxte Brekkukot.

brekkukotA Brekukkot, tout le monde chante, mais il s’agit d’un chant machinal, qui accompagne les travaux répétitifs. Personne ne songerait que cela pourrait être un art ou une raison d’être célèbre. La musique ouvre à Álfgrimur les portes d’une nouvelle conception du monde et de sentiments inconnus. Les habitants de Brekkukot sont des gens frustes, qui rejettent les concepts abstraits comme l’amour ou la charité. Les grands-parents d’Álfgrímur sont généreux, oui, mais parce que cela leur est naturel et que c’est ce qui est juste ; ils aiment, mais sans mettre de mots dessus. Grâce à la musique, Álfgrimur pourra décrire ses sentiments de jeune homme. Ainsi, quand il rencontre la jolie jeune fille qui doit lui apprendre le piano :

Son apparence était en fait aussi peu révélatrice de sa vérité que les mots pouvaient l’être. A mes yeux, elle n’était pas seulement la bonne meunière et la pêcheuse, et la triste petite jeune fille dans le bosquet d’arbres, Diane la déesse chasseresse et la nonne vierge. Elle était également la truite et le tilleul, le chant de l’eau et la litanie ; bref, Schubert. »

Comme la Cloche d’Islande et le Paradis retrouvé, les Annales de Brekkukot est l’histoire d’un jeune homme qui découvre le monde et perd peu à peu son innocence ; la différence est que ce Candide n’a pas besoin de quitter la ville où il est né pour tout voir. Brekkukot, sorte d’auberge espagnole islandaise, suffit car on y rencontre toutes sortes de gens, qui comportent toutes les idées, les religions et les philosophies que l’on peut imaginer. Álfgrímur se constitue une éducation de bric et de broc, auprès par exemple d’un voyageur converti à l’hindouisme qui lance une grande mode dans la ferme :

« L’homme qui ne porte pas de chaussettes peut obtenir des choses que les gens en chaussettes ne peuvent jamais obtenir. En économisant sur les chaussettes, on peut s’acheter des timbres pour écrire aux philosophes du monde entier et obtenir la juste interprétation de mots sanskrits obscurs. Pour vous donner un exemple, que signifie le mot prana ? Ou karma ? Et maya ? » 

Comme Voltaire, qui apparaît là encore comme une figure tutélaire, Laxness se moque volontiers des détenteurs de la vérité auto-déclarés, à commencer par Gardar Hólm, qui est loin d’être celui qu’il prétend. Álfgrímur fait peu à peu le tri et découvre sa propre vérité non seulement dans la musique classique du continent mais aussi dans les plus anciens airs folkloriques de son pays.

Le monde est chant, mais nous ne savons pas si c’est un bon chant parce que nous n’avons pas de point de comparaison.  Certains pensent que l’art du chant tire son origine du bruissement du système solaire quand les planètes passent en fendant l’espace ; d’autres disent qu’il provient des murmures du vent dans le frêne appelé Yggdrasil, sur lequel a été composé le poème ancien, Gémit le vieux tronc

C’est le côté « terroir » d’Halldór Laxness : ses romans chantent toujours la sagesse ancestrale du peuple Islandais. Sans que se profile la tentation du repli, simplement pour revendiquer la fierté d’un peuple qui a été asservi pendant des siècles par l’envahisseur danois mais n’a pas laissé sombrer sa culture, conservant par exemple des milliers de rimur chantés. On ne peut pas reprocher à Laxness cet orgueil : c’est sans doute de ces traditions que vient son style si flamboyant, qui donne à chaque fois envie de se plonger dans les sagas islandaises.

platypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus gray

Challenge-classiqueCe billet est publié dans le cadre du challenge « un classique par mois » de Stephie. Pensez à visiter son blog et ceux des autres contributeurs du défi !

Sur le même thème :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *