Réparer les vivants de Maylis de Kerangal

Andre-MASSON-Le-Labyr

Bien que je ne sois pas le plus assidu des lecteurs de la blogosphère littéraire, il m’a été impossible de rater, l’année dernière, le véritable phénomène qu’a été Réparer les vivants de Maylis de Kerangal. Pendant plusieurs mois, il m’a semblé le voir chroniqué absolument partout, et au moment où je commençais à l’oublier, il a resurgi dans bon nombre de classements de fin d’année. Difficile de résister, donc, quand je suis tombé dessus sans même le chercher à la bibliothèque.

Du sujet, j’avais compris l’essentiel : Simon Limbres est un jeune homme qui décède brutalement, bêtement, dans un accident de la route. Simon n’est pas attaché, il percute le pare-brise tête la première. A son arrivée à l’hôpital, il est déjà en mort cérébrale. Réparer les vivants est son histoire, mais aussi celle de ses parents et de leur valse hésitation au moment de décider si, oui ou non, ils laisseront les médecins recueillir ses organes afin qu’ils permettent à d’autres, des inconnus, de survivre.

reparer-les-vivants,M137228Maylis de Kerangal s’empare du sujet à bras-le-corps, s’engouffre dans le bloc opératoire comme dans l’intimité de Marianne et Sean, les parents de Simon, résolument et sans fausse pudeur. On comprend facilement qu’un tel texte ait pu tant toucher. La description des tourments par lesquels passent les proches de Simon, la chronologie méthodique et appuyée des phases du deuil ont à eux seuls de quoi frapper.

Pour ma part, peut-être par réticence à m’identifier aux parents, j’ai préféré ce qui concernait Simon. D’un côté, le rappel pointilliste de l’être animé qu’il fut, au travers notamment des sessions de surf avec ses copains ou du récit de ses premiers pas avec Juliette, sa petite amie ; de l’autre, l’immobilité de celui dont la conscience s’est éteinte et qui n’est plus qu’un corps, un corps qui fonctionne mais qui est uniquement une mécanique, une tuyauterie et plus une personne. La proximité du chevet de Simon voit toujours Maylis de Kerangal extrêmement fine et mesurée, alors qu’elle tombe trop souvent dans des débordements ou un bouillonnement inutiles lorsqu’elle se rapproche de Marianne, ici après le coup de fil de l’hôpital :

Elle discerne des éboulements, des glissements de terrain, des failles qui sectionnent le sol sous ses pieds : quelque chose se referme, quelque chose se place désormais hors d’atteinte – un morceau de falaise se sépare du plateau et s’effondre dans la mer, une presqu’île s’arrache du continent et dérive vers le large, solitaire, la porte d’une caverne merveilleuse est soudain obstruée par un rocher -; le passé a soudain grossi d’un coup, ogre bâfreur de vie, et le présent n’est qu’un seuil ultramince, une ligne au-delà de laquelle il n’y a plus rien de connu.

Maylis de Kerangal est infiniment meilleure quand elle revient à plus de simplicité. Une des plus belles scènes, bien plus laconique et bien moins démonstrative (cette falaise qui s’effondre dans la mer, franchement…), est ainsi celle où Sean et Marianne posent leur tête contre le torse de Simon pour sentir sa chaleur une dernière fois avant que ses organes soient prélevés.

Une fois écartées ces quelques faiblesses de style au fond assez anecdotiques, il faut reconnaître que Réparer les vivants est un texte puissamment émouvant. Un peu frustrant aussi, puisqu’il s’interrompt au moment de la greffe des organes de Simon à leurs heureux receveurs. Il est compréhensible que, par désir de constituer une unité, Maylis de Kerangal se soit arrêtée là ; l’histoire de Simon, pourtant, continue avec eux, qui devront se faire à l’idée de porter en eux un peu de ce jeune homme dont ils ignorent l’identité. La question est rapidement abordée à travers Claire, qui s’apprête à recevoir son coeur : « Ce qui la tourmente, c’est l’idée de ce nouveau coeur, et que quelqu’un soit mort aujourd’hui pour que cela ait lieu, et qu’il puisse l’envahir et la transformer, la convertir – histoires de greffes, de boutures, faune et flore. » Cette nouvelle histoire qui commence est, pour moi, aussi pleine de questions et de promesses que celle de Simon, si ce n’est plus, et j’aurais aimé la lire sous la plume de Maylis de Kerangal.

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L’illustration est un tableau d’André Masson, le Labyrinthe. Vous pouvez le voir dans le bon sens par ici.

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5 Comments

  1. Un sujet délicat que je n’ai pas vu souvent abordé dans la littérature. J’avais entendu parler Maylis de Kerangal de son roman à sa sortie, c’est merveilleux. Ça me fait une bonne piqure de rappel. Merci pour cet article.

  2. Ce roman a été mon coup de cœur de l’année dernière… Je n’y ai trouvé que des qualités !
    Le tableau me fait penser aussi à certaines toiles d’Erro.

    • Il y a un peu de ça, en effet ! J’aime beaucoup André Masson en tout cas, je trouve qu’il est un peu trop souvent mis de côté quand on parle de peinture du début XXe…

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