Room d’Emma Donoghue

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Dans la famille des partis pris casse-gueule, je demande : le roman raconté par un enfant. Vous le connaissez, ce narrateur censé être excessivement attendrissant mais qui devient irritant au bout de dix pages, crispant au bout de vingt, intolérable au bout de cent, avec ses à-peu-près, ses mots déformés, ses petites fautes de syntaxe trognonnes et son inévitable trouble psychologique qui fait de lui un demi-génie parce qu’il faut bien expliquer pourquoi, de temps en temps, il a des réflexions ou des propos dignes d’un adulte.

Jack, le héros de Room, fait partie de ceux-là. Dans sa chambre, il donne un petit nom à tous les objets. Il y a Madame Télé, Petit Dressing, Monsieur Lit, j’en passe et des meilleures. Il tête encore et appelle ça « prendre son Doudou-Lait ». Il fait des fautes péniblement mignonnes, comme « de plus tant plus ». Au bout de dix pages, il est déjà insupportable. Et pourtant, dix pages plus loin, il est devenu troublant. A la centième, on est suspendu au moindre de ses mots d’enfant. Ce gamin-là, impossible de le lâcher avant d’avoir vu le bout de son histoire.

room-01Car si Jack s’exprime comme l’enfant-narrateur moyen, son histoire n’a rien à voir. La chambre dont il a nommé tous les meubles est son seul horizon : il y est né et jusqu’au jour de ses cinq ans, quand commence son histoire, il ne l’a jamais quittée. Les deux seules personnes avec qui il ait jamais été en contact sont sa mère et, de loin, Grand Méchant Nick, un homme qui vient rendre visite à celle-ci tous les soirs. Le monde du Dehors qu’il entrevoit dans Madame Télé est pour lui une constellation de planètes imaginaires, où existent des choses aussi improbables que l’herbe, les voitures ou les chiens.

On devine bien vite la situation : Jack et sa mère sont séquestrés par l’ogre Nick dans une pièce pas plus grande qu’un abri de jardin. Les circonstances exactes de leur emprisonnement ne nous sont révélés qu’au fur et à mesure que la mère les explique à Jack, qui doit comprendre la situation pour participer à un plan d’évasion, celui de la dernière chance.

L’évasion en elle-même est un pur sommet dramatique. Pleine d’imprévus comme il se doit, frénétique, haletante, elle constitue à elle toute seule une bonne raison de lire Room. Mais l’intérêt du roman se situe évidemment au-delà, dans la façon dont elle finit de faire voler en éclats le monde qui avait été inventé et construit pour Jack par sa mère. Parallèlement se dessine un éloge du langage et de l’invention romanesque, la fiction fabriquée de toutes pièces par la mère selon laquelle la Chambre est le monde entier restant longtemps le dernier rempart de Jack. Empruntant au conte de nombreux éléments, de l’ogre mangeur d’enfants à la petite maison dans la forêt, ce tissu de mensonges est avant tout un cocon protecteur, dont Jack doit cependant s’extraire pour affronter la réalité du Dehors.

Si l’utilisation d’un narrateur enfant peut être un moyen de poser un regard neuf sur le monde, cela n’a jamais été aussi vrai que dans Room, qui met largement en avant la relation dépendante de Jack vis-à-vis de sa mère et ses angoisses par rapport à l’inconcevable vastitude du monde. Dans la deuxième partie du roman, qui fait figure de parcours initiatique, Jack apprend ainsi à couper le cordon et à s’aventurer dans le Dehors, dans une sorte de métaphore torturée de toute enfance. Cette dimension supplémentaire permet à Emma Donoghue de faire de Room non seulement une histoire haletante mais aussi un récit extrêmement troublant qui ramène le lecteur à ses peurs les plus primaires.

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14 Comments

  1. J’ai acheté ce roman à sa sortie sur la foi de très positifs billets, et il est toujours dans ma PAL… il va à l’évidence falloir que je l’en sorte…

    • Pour ma part, je l’avais repéré avant même sa traduction en français, et puis j’avais toujours repoussé son achat… Je suis content d’avoir passé le pas !

  2. Un roman extrêmement perturbant en effet. Une lecture qui m’avait d’autant plus perturbée que le jour même où je l’ai fini a été révélée l’affaire des trois jeunes femmes séquestrées je ne sais plus où aux Etats-Unis pendant une dizaine d’années.

  3. Je savais bien que j’avais vu un autre avis !! Je rajoute évidemment ton billet en lien sur le mien. Tu as très bien parlé de ce livre, plus j’y pense plus je le trouve fort et réussi. Je l’ai fini il y a qq jours et il me hante encore…

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