Bain de lune de Yanick Lahens

Sur la plage d’Anse Bleue, un petit village perdu au coeur d’Haïti, un pêcheur retrouve au matin une jeune femme échouée, à demi-noyée et manifestement victime d’une grande violence. Comment, pourquoi est-elle là, et que lui est-il arrivé ? La réponse est loin d’être simple : elle réside dans l’histoire de sa famille, les Lafleur, sur trois générations, et de leur éternelle rivalité avec les Mésidor.

Tout oppose en effet les deux clans : les Lafleur, famille de paysans et de pêcheurs, sont les gardiens de la tradition à Anse Bleue. Même si les colons les contraignent à se rendre à l’église tous les dimanches, ils restent en contact avec les dieux et les esprits d’autrefois. A l’opposé, les Mésidor sans scrupules n’hésitent pas à embrasser les moeurs et les croyances des dominants afin de s’enrichir. De règlements de compte en rapprochements forcés, leur histoire familiale épouse celle d’Haïti tout au long au XXe siècle.

yanick lahens-prix-féminaBain de lune, prix Femina 2014, est un roman complexe ne serait-ce qu’en raison du nombre de personnages qui défilent au fil du temps. Un arbre généalogique, en fin de volume, aide à y voir plus clair mais il est tout de même aisé de se perdre dans ses nombreuses ramifications. Le plus intéressant dans ce roman n’est cependant pas l’histoire intime, mais le climat qui se dessine lorsque les Lafleur interagissent avec l’extérieur d’Anse Bleue, croisant les commerçants ou les prêtres venus de France métropolitaine pour faire fortune ou inculquer un peu de civilisation à ceux qui sont encore considérés comme des sauvages.

Bonal s’arrêta, comme toutes les rares fois où il se rendait à Baudelet, au grand magasin des Frétillon, non loin du marché. « Le paysan haïtien est un enfant, je vous dis. Un enfant ! » aimait répéter Albert Frétillon en tirant sur son épaisse moustache. Et nous acquiescions toujours d’un mouvement répété de la tête, penchée vers le sol. Ce qui rassurait Albert Frétillon, qui plaçait les pouces derrière ses bretelles et, pour mieux nous observer de haut, portait son cou légèrement allongé en avant, puis rajustait ses lunettes.

Yanick Lahens dépeint ainsi avec vitalité tout un pan de l’histoire d’Haïti. Il manque néanmoins à Bain de lune un souffle, un véritable travail sur la langue qui se résume ici à de trop rares éclats poétiques et à l’inclusion sporadique de mots en créole sans que ceux-ci aient d’impact stylistique comme cela peut être le cas chez Lyonel Trouillot par exemple.  Un détail qui n’empêche pas Yanick Lahens de porter haut les couleurs de la littérature haïtienne.

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challengerl2014J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge 1% de la rentrée 2014 lancé par Hérisson de Délivrer des livres ; il s’agit de ma trente-quatrième participation.

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4 Comments

  1. Je ne pense pas que l’on puisse comparer ces deux écrivains. Rien ne les lie, à part leur nationalité. Bain de Lune m’a rappelé Rouge Brésil. Comme tu le dis, c’est l’atmosphère générale qui nous porte. Alors que l’on attend plus Trouillot sur le maillage psychologique, comme dans Thérèse en Mille Morceaux.

    • Au-delà de leur nationalité (et sans doute en raison de celle-ci), je trouve que le lien est valable dans le sens où ils font un travail similaire sur la langue. Mais là où il est constant et lumineux chez Trouillot, je l’ai trouvé plus laborieux chez Lahens…

  2. C’est un roman que j’ai très envie de lire et ton avis renforce un peu encore cette envie. Mais tu m’as aussi donné envie de découvrir Lyonel Trouillot que je ne connaissais pas.

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