Aventures du général Francoquin au pays des frères Cyclopus de Yak Rivais

francoquin dessins de yak rivais

Publié en 1967 après avoir été adoubé par Simone de Beauvoir et Raymond Queneau, Aventures du général Francoquin au pays des frères Cyclopus a été salué à sa sortie par une presse unanime : « un livre cocasse, baroque, hénaurme », « un monde vociférant, dantesque et provocateur », « un roman bien vert dans une époque de roman gris », « un livre pour toujours »… Autant de louanges qui n’ont pas empêché Francoquin de tomber dans l’oubli, ses aventures devenant introuvables dès les années 1970. Les éditions du Tripode lui donnent aujourd’hui une deuxième jeunesse – qui plus est dans de très jolis atours signés par Juliette Maroni.

Comme son titre le laisse présager, ce deuxième roman de Yak Rivais est un long récit picaresque, qui pourrait évoquer les grands modèles du genre, de Don Quichotte au Roman Comique, s’il n’était pas transposé dans une sorte de cour aristocratique de pacotille évoluant dans un Far-West parodique. Ce curieux univers suffirait à lui seul à le distinguer de quoi que ce soit de connu, mais Yak Rivais ne s’arrête pas là pour autant.

xles-aventures-du-general-francoquin-au-pays-d.pagespeed.ic.lbMG6vTpxhPlacées sous le haut patronage de Queneau, dont une citation invitant à « donner au style un langage parlé » ouvre le livre, les Aventures du général Francoquin font la part belle aux jeux de langage. On retrouve avec bonheur des facéties déjà vues chez Queneau, notamment en ce qui concerne l’utilisation parodique du passé simple et du subjonctif imparfait, mais on pense aussi régulièrement à Jarry, Francoquin ressemblant bien souvent à un Ubu sans trône. A ses « marde » et « mirde » qui remplacent le « merdre » d’Abu, Francoquin ajoute une tendance à débiter de réjouissants chapelets d’insultes quand il n’est pas occupé à vomir à cause des gratte-culs que les Indiens lui font fumer en signe de paix.

Avec Queneau et Jarry, Rivais partage également un goût prononcé pour les à-peu-près (« Pas de fesses basses ») et les mots inventés (« Le Jésuite mourait. Il gluglubait et flofloquait comme un saxophone baryton rempli de gelée de groseille »). Il y adjoint une bonne dose de gags visuels et d’onomatopées qui évoquent la bande dessinée – Yak Rivais a d’ailleurs dessiné chacun de ses personnages avant d’écrire leur histoire. Tout ceci concourt à faire de Francoquin un régal permanent.

Et l’histoire dans tout cela ? A priori, elle n’est pas très compliquée : le général Dom Franquin est chargé par son père de participer à la reprise en main du pays des frères Cyclopus, théâtre de révolutions successives. Simple homme de paille, Francoquin comme l’appelle sa maîtresse Filasse est censé exécuter bêtement la basse besogne. C’est sans compter sur les quelques dizaines de personnages, mercenaires, renégats, anarchistes, poètes, Indiens ou révolutionnaires qui vont se mettre sur son passage. Il ne manquerait plus que Chou-Baby, sa fille, s’en mêle en tombant amoureuse d’un des frères Cyclopus…

L’intrigue politico-militaire passe au second plan pendant une bonne partie du roman, au ton essentiellement grivois : les soudards de Francoquin, lâchés en pays conquis, ont surtout envie de profiter de la situation pour trousser de la paysanne. Les frères Cyclopus peuvent attendre. Leur pays se transforme ainsi en sorte de Jardin des Délices où hommes et femmes jouent à se courir après nuit et jour. L’insistance de Yak Rivais à décrire chapitre après chapitre ces innocentes gauloiseries lasse un peu au bout d’un certain temps, mais elle est nécessaire pour rendre la deuxième partie du roman, plus centrée sur les manoeuvres militaires, plus frappante : la force brute prend la place de la sympathique bestialité des débuts, et creuse un fossé infranchissable entre les hommes, partis en expédition, et les femmes condamnées à souffrir de leur violence et de leur inconscience. Les Aventures du général Francoquin se terminent ainsi sur une note plus sérieuse, dont l’interprétation quasi métaphysique reste ouverte.

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2 Comments

  1. je l’ai déjà repéré, tu pense bien, un livre sous le « patronage » de Queneau, maintenant que tu en dis plein de bien, je ne peux que le lire

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