Juste ciel d’Eric Chevillard

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Cette fois c’est la fin pour Albert Moindre. Après avoir été l’ardent défenseur de l’orang-outan, après quelques apparitions en Afrique, après avoir écrit une biographie de Dino Egger, le pauvre Albert, si peu reconnu de son vivant, croise malencontreusement la route d’une camionnette transportant des olives et des dattes. Le choc envoie illico notre héros récurrent ad patres.

A peine a-t-on fini, ici-bas, de séparer la pulpe d’olive de ce qui reste du corps « dénoyauté » de Moindre, que celui-ci est déjà en train de se demander s’il est au Paradis ou en Enfer. Car l’espace dans lequel il est soudain transporté n’est pas des plus évocateurs. Lui-même n’a plus de substance, réduit à une conscience qui lui semble amoindrie, dépourvue d’intention, de désir, et plongée dans un brouillard, aussi bien mental que physique, indescriptible. « Aucun mot n’a été prévu pour décrire ces réalités si peu visibles et prévisibles. Crachiluve pourrait s’en rapprocher. Ou floustensoir. Visquescent peut-être. »

Autant dire qu’on pédale dans le yaourt – ou qu’on y pédalerait si on avait encore des jambes. Il n’y a apparemment plus qu’à attendre. Suffisamment longtemps pour se demander si ce n’est pas là, justement, le châtiment : « ignorer même si cet enfer était l’Enfer. » Jusqu’à ce que commence pour de bon la Divine Comédie d’Albert Moindre. Alleluia : on va enfin tout savoir sur l’au-delà !

Puvoirs_N° 119Point de cercles ici, mais quatre salles distinctes dans lesquelles les âmes passent tour à tour : le Bureau des Elucidations, où chacun se voit apporter des réponses à toutes ses questions (y compris celles qu’il ne se posait pas, comme le nombre de melons mangés ou de moustiques tués) ; vient ensuite l’Observatoire, d’où l’on peut observer la Terre dans les moindres détails, et scruter les faits et gestes de ses proches ; puis le Bureau des Réclamations qui permet de proposer des améliorations à la condition terrestre ; enfin le Bureau des Rétributions où chacun est récompensé selon sa valeur et qui tient depuis la nuit des temps la liste des meilleurs musiciens – un touareg dont les oeuvres se sont intégralement perdues est largement en tête devant Beethoven et Mozart- , peintres, écrivains, ingénieurs…

Cette vision bureaucratique de l’au-delà n’est pas en soi nouvelle ; on l’a vue pas plus tard qu’à la rentrée dernière dans l’Ordinateur du Paradis de Benoît Duteurtre, et on en trouverait bien d’autres exemples. On peut cependant compter sur Chevillard pour en donner une version bien à lui. Ce n’est d’ailleurs pas tant l’au-delà en lui-même qui le passionne – les bureaux se succèdent mais restent abstraits, tous perdus dans le flou originel-, mais le sentiment d’Albert Moindre face à sa mort et ce qui s’ensuit. La colère d’en avoir fini si tôt, l’angoisse d’être aussitôt oublié – alors que ses ponts transbordeurs et son unique recueil de poèmes sont selon lui des chefs d’oeuvre.

Albert Moindre se fait ainsi son propre avocat, mais aussi celui de tous ses frères humains, qu’on a parachutés dans une réalité trop limitée, qu’il aurait pourtant été si facile d’améliorer puisque le créateur – qui est bien sûr absent, le mot Dieu n’étant même jamais écrit – est tout-puissant. Pourquoi nos membres ne repoussent-ils pas comme la queue du lézard ? Pourquoi les arêtes qui se coincent dans l’oesophage ? Pourquoi les incendies, les avalanches, les charniers, les bidonvilles, les camps ? Pourquoi sommes-nous nés avec la faculté de rêver d’autres mondes, qui nous pousse à être systématiquement déçus par la réalité ? Seul le silence répond, mais crier à la face du néant avec Albert Moindre soulage un peu.

Les familiers de Chevillard pourront trouver que ce portrait de la condition humaine se retrouve dans bien des livres antérieurs de l’auteur. Qu’il se rassurent : ses traits d’humour, eux, restent imprévisibles même si quelques clins d’oeil aux plus fidèles se glissent ici ou là, qu’il s’agisse de mentionner Nisard ou les innombrables bouleaux de la Sibérie. Et quand bien même on se trouve en territoire connu pour ce qui est du style, le voyage, lui, n’est pas banal.

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Du même auteur : Oreille rougeDémolir NisardL’AutofictifLe Désordre Azerty, Choir.

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