10:04 de Ben Lerner

retour vers le futur foudre

« The Hassidim tell a story about the world to come that says everything there will be just as it is here. Just as our room is now, so it will be in the world to come; where our baby sleeps now, there too it will sleep in the other world. And the clothes we wear in this world, those too we will wear there. Everything will be as it is now, just a little different. »

Ce monde « un peu différent », le narrateur de 10:04 en fait l’expérience au quotidien. Depuis peu, il sait mettre des mots dessus, grâce aux médecins qui ont repéré chez lui une forme légère du syndrome de Marfan. Ben a une faible proprioception et est sujet à des épisodes d’agnosie. Plus simplement, il a des difficultés à appréhender l’espace et il lui arrive de ne plus comprendre à quoi servent les objets qu’il a entre les mains – comme on oublie le sens d’un mot à force de le répéter.

S’il n’y avait que ça, cela dit, tout irait bien. Mais la partie la plus importante du diagnostic est que, comme c’est fréquent chez les personnes atteintes du syndrome de Marfan, son aorte peut se rompre à tout moment.

10-04 Ben lernerL’ensemble de l’intrigue de 10:04 a lieu entre deux tempêtes : les ouragans Irene et Sandy, qui ont balayé New York en 2011 et 2012. Entre les deux s’ouvre une sorte de parenthèse dans laquelle Ben Lerner s’engouffre, un monde très légèrement différent du nôtre où notre narrateur doit faire face à l’impression d’effacement qui le gagne. Souvent, il doit endurer des « effondrements du temps et de l’espace » qui le projettent – presque physiquement – dans son passé.

Toutes ces sensations mêlées ne l’empêchent pas de travailler à un roman – son deuxième, dont le héros est un homme qui fabrique de faux échanges de lettres entre lui et des écrivains reconnus -, de passer des batteries de test pour savoir s’il pourra donner son sperme pour Alex, sa meilleure amie, et de donner régulièrement des cours à Roberto, un drôle de gamin qui peine à distinguer l’espace qui l’entoure réellement de celui qu’il voit sur Youtube.

Mais ces expériences sont comme voilées, ou translucides, en tout cas mises à distance par la narration qui, en recourant à des motifs qui se répètent – le plus courant d’entre eux est celui du poulpe et d’autres organismes tentaculaires -, fait naître le sentiment du faux. Tout comme le narrateur peut avoir la sensation, en regardant les ciseaux ou le stylo qu’il tient, qu’il s’agit d’un objet qui lui est tout à fait étranger, le lecteur se retrouve à percevoir le New York de 10:04 comme une réalité alternative. « Everything will be as it is now, just a little different ».

Le point d’orgue de ce brouillage de la réalité est le visionnage de The Clock de Christian Marclay, une oeuvre de 24 heures qui consiste en un collage de centaines de scènes de film dans lesquelles apparaît une horloge, montées de manière à coïncider avec l’heure réelle. Le titre de 10:04 provient de l’extrait utilisé à cette heure-ci : la scène de Retour vers le futur dans laquelle la foudre frappe pour permettre à Marty de retourner à son époque. The Clock, pour le narrateur, constitue une interface poreuse entre un monde réel et un monde fictif, qui finissent par ne faire plus qu’un, au moins dans leur temporalité. Situé à la fin de la première partie du roman, l’épisode du visionnage de The Clock est un point de bascule, le moment où le sens du temps et de l’espace s’effondre pour de bon. On pense inévitablement à une installation similaire, 24 hour Psycho, qui étire et ralentit Psychose d’Hitchcock pour le faire durer un jour entier, et à son évocation au début de Point Omega de Don DeLillo, qui instaure là aussi un rapport au temps des plus flottants.

Il est difficile de rendre justice à 10:04 tant l’écriture de Ben Lerner est précise et délicate. Des détails apparemment insignifiants prennent toute leur importance des centaines de pages plus loin. Des glissements se produisent à chaque instant, et sous l’apparente lenteur du roman bouillonne tout un monde de soubresauts et de crevasses qui finissent toujours par faire surface, déchirant le monde en deux. 10:04 est un bien curieux objet qui interroge et bouleverse ce que l’on pensait savoir de la réalité – ce gros mot qui ne veut rien dire.

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Du même auteur : Au départ d’Atocha.

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5 Comments

    • En effet, le genre de réflexions qu’on trouve dans ce roman est typique de la littérature américaine de ces trente dernières années !

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