[Musique] Sufjan Stevens – Carrie & Lowell

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Si l’arrivée du printemps vous donne envie de vous extasier sur les bourgeons qui éclosent, les oisillons qui pépient dans leurs nids et sur tout ce qui renaît à mesure que les jours rallongent, je préfère vous calmer tout de suite : Sufjan Stevens est de retour avec son huitième album pour vous rappeler que tout cela va mourir bientôt. Et vous aussi, d’ailleurs.

Avouez que vu comme ça, ça fait envie. Mais Sufjan n’est pas juste un gros rabat-joie ; Carrie & Lowell, qui sort demain, est avant tout sa manière à lui de composer avec le décès de sa mère – Carrie -, survenu en 2012, et avec les sentiments confus qui en découlent.

26035-carrie-lowellPour compléter le tableau, il faut savoir que Carrie a laissé ses trois enfants à la charge du père de Sufjan alors que celui-ci n’avait qu’un an. Partie vivre en Oregon avec Lowell (aujourd’hui patron d’Asthmatic Kitty, le label de Sufjan), elle ne revoit ses enfants qu’occasionnellement, au cours de vacances d’été qui restent pour Sufjan Stevens des souvenirs inoubliables. Sa mort semble faire resurgir tous les sentiments de l’enfant délaissé : regret de ne pas voir plus souvent sa mère, colère d’être mis de côté, angoisse d’être à l’origine de ce désintérêt.

Mais outre l’histoire personnelle, bien particulière, Carrie & Lowell est un superbe album sur le deuil en général. Musicalement, on ne sera pas particulièrement surpris : Sufjan Stevens est là dans un registre folk que l’on connaît bien – quoiqu’il n’ait jamais fait preuve d’autant de simplicité, à l’exception de quelques morceaux du début des années 2010 (Futile Devices, Enchanting ghost…). D’un point de vue musical, la variété provient exclusivement de la dose de silence présente dans chaque chanson – comme si chacune était une conversation avec le vide – et des sentiments contradictoires éprouvés dans les mois qui ont suivi la mort de Carrie. Il y a les morceaux écrasés au sol, enterrés sous les décombres, comme Fourth of july ou John my beloved ;  ceux dont les phrasés mélodiques semblent représenter autant de questions (Eugene, The only thing, All of me wants all of you) ; ceux enfin qui laissent entrevoir une possible éclaircie comme Should have known better, peut-être le plus beau morceau de l’album – si tant est qu’on puisse en désigner un.

Les textes, quant à eux, puisent leur force toute particulière dans les talents de conteur habituels de Sufjan Stevens : sa capacité à rendre le décor signifiant (Under the pear tree / Shadows and light conspiring), à faire surgir dans les textes les plus simples des images saisissantes (The past is still the past / The bridge to nowhere), de mêler le prosaïque au sublime pour recomposer sa vie en un grand mythe moderne, un concentré d’humanité – Once the myth has been told / the lens deforms it as lightning, comme il le chante sur Blue bucket of gold qui clôt l’album.

On pourrait gloser longtemps sur cet album, d’une richesse infinie en dépit de son grand dépouillement. Mais il est inutile de le noyer sous une pluie de commentaires : la musique peut et  doit se suffire à elle-même, d’où le choix pour Sufjan et son label de ne proposer comme clips que des vues de paysages de l’Oregon et de ne pas accélérer la promo malgré le leak de l’album au début du mois. Plusieurs rédactions, des Inrocks au Guardian, ont déjà cité Carrie & Lowell comme un probable album de l’année. Pour moi, il est même déjà au coude à coude avec The Age of Adz (2011) sur le podium des meilleurs albums de la décennie.

Ecoutez l’album en entier sur le site du Guardian.

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