Le Vent du nord de Tarjei Vesaas

cité dedieu

Quelque part dans la Norvège rurale des années 50, au beau milieu d’une forêt de conifères ou dans une solide maison de bois, sous une aurore boréale ou dans la lumière aveuglante d’un jour de beau temps qui suit une tempête de neige, un enfant est submergé par l’angoisse, celle qui naît lorsque l’on prend conscience qu’en toute chose peut résider le Mal.

J’ai l’impression qu’une bonne partie de l’oeuvre de Tarjei Vesaas pourrait être résumée ainsi. Je ne l’ai pourtant pas beaucoup fréquentée, n’ayant lu que Palais de glace il y a quelques années, et aujourd’hui, ce recueil de nouvelles, le Vent du nord.

Dans Palais de glace, considéré comme le chef d’oeuvre de Vesaas, deux petites filles, Unn et Siss, faisaient l’expérience du deuil. Unn, orpheline de père et de mère, disparaissait dans les mystérieux tréfonds du palais translucide formé par une cascade gelée. Difficile de revenir en quelques lignes sur le symbolisme touffu de ce roman dans lequel le palais figure à la fois le désir d’Unn de se retirer du monde qui l’oppresse et le travail de deuil de Siss qui vient de perdre sa meilleure amie.

vesaas le vent du nordEn dépit de la différence de format, de nombreuses nouvelles du Vent du nord font écho à Palais de glace. Leur construction délicate, souvent très ramassée, la tendance de Vesaas à laisser en suspens ses personnages, à les placer sur le fil entre transcendance et reddition à des puissances infernales, rappelle l’écriture ambiguë et cristalline de son roman-phare.

La plupart des nouvelles tournent autour de la cellule familiale et occupent d’abord un terrain plutôt réaliste. Les parents, chez Vesaas, sont presque uniquement tournés vers leur travail – le plus souvent agricole, occasionnellement intellectuel – et leurs difficultés financières. Ce faisant, ils passent à côté de ce qui semble se rapprocher le plus d’une présence divine sur terre : leurs enfants. Lorsqu’ils le réalisent, il est déjà trop tard : les enfants ont compris ce qu’était l’injustice, qu’elle soit sociale ou philosophique.

La représentation que donne Vesaas de l’enfance n’est pourtant pas complètement angélique. Il ne s’agit pas d’un temps d’innocence absolue, d’un paradis perdu mais d’un état incertain, indéterminé, comme des Limbes d’où peut émerger le pire comme le meilleur. Les enfants portent en germe toute une métaphysique du Bien et du Mal, ce qui les rend, paradoxalement, particulièrement inquiétants, l’océan de possibles qu’ils représentent étant trop insondable pour les adultes qui les entourent.

Généralement, un évènement crucial précipite les enfants dans l’abîme. Les nouvelles basculent alors dans le fantastique, par le biais de voix ou de silhouettes spectrales, faméliques, qui semblent pourtant avoir toujours été dans les parages et ne surprennent guère. Ils ne sont rien de plus que les démons qui tentent les hommes depuis des millénaires. On pourrait rester purement dans une perspective biblique, un brin manichéenne. Mais cette sombre vision du monde, par son ancrage puissant dans la nature norvégienne, pourrait aussi être l’oeuvre d’un païen et dépasse généralement le cadre religieux. Elle naît peut-être, après tout, d’une simple observation : la neige finit toujours, elle aussi, par devenir de la boue.

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2 Comments

    • Merci à toi 🙂 Je connais peu cet auteur finalement, mais les deux lectures que j’en ai fait donnent envie de s’y plonger plus sérieusement !

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