Les Corrections de Jonathan Franzen

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« Toutes les familles heureuses se ressemblent ; mais chaque famille malheureuse l’est à sa façon », écrivait Tolstoï. On pourrait aller plus loin et préciser que, dans une famille malheureuse, chaque membre l’est aussi à sa façon.

Prenons les Lambert, une famille originaire du Midwest. Les trois enfants, Gary, Chip et Denise, ont fui dès qu’ils l’ont pu Saint Jude, leur ennuyeuse petite ville natale. Gary, père de trois garçons, est en guerre ouverte avec sa femme, Caroline, qui cherche à la convaincre qu’il souffre de dépression. Chip s’est installé à New-York après avoir perdu son poste d’enseignant en université pour avoir couché avec une étudiante. Sans emploi, sans ressources, il peaufine éternellement un scénario inspiré de Shakespeare qui devrait lui assurer gloire et fortune. Denise, chef d’un grand restaurant à Philadelphie, se saoule de travail pour ne pas avoir à penser à sa vie sentimentale qui la pousse constamment vers des hommes mariés.

Pendant que chacun d’eux tente de mettre sa vie en ordre, leur mère, Enid, lutte au quotidien pour maintenir les apparences d’une famille fonctionnelle et heureuse. Tout en niant avec l’énergie du désespoir la maladie qui grignote petit à petit la lucidité de son mari, elle travaille ses enfants au corps pour qu’ils acceptent de passer un dernier Noël tous ensemble à Saint Jude. Après ce dernier petit bonheur, elle acceptera peut-être de mettre Alfred en maison médicalisée et de partir vivre à Philadelphie auprès de Gary et Denise.

les correctionsLa famille, chez Jonathan Franzen, se présente comme un vaste champ de bataille où chacun calcule à l’avance ses coups stratégiques. Le couple reste le théâtre des opérations les plus sanglantes. Mais plus largement, pour les enfants Lambert, chaque petite victoire remportée contre leurs parents est la preuve qu’ils sont différents d’eux, de ce père tyrannique et agressif et de cette mère étouffante et rétrograde, dont les caractères sont des repoussoirs, des modèles à ne pas suivre. Gary observe froidement, objectivement, ses propres comportements vis-à-vis de sa femme et de ses enfants afin de ne pas reproduire le schéma parental – c’est un des sens du titre :  « Sa vie entière était construire comme une correction de la vie de son père ». Trop conscient de ses points communs avec Alfred, Gary lui déclare une guerre ouverte pour le pousser vers la maison de retraite – une manière pour lui de le détruire pour de bon et ainsi, espère-t-il inconsciemment, d’annihiler tout ce qu’il reconnaît de son père en lui.

Derrière cette guerre de territoires se joue le drame de l’incapacité de chacun à communiquer avec les autres. Les Corrections ressemble parfois à une pièce de Ionesco dans sa façon de mettre en scène des dialogues de sourds où chacun campe sur des positions, où personne, malgré sa bonne volonté occasionnelle, ne parvient à dévoiler son moi profond. Les relations des Lambert ne sont qu’un jeu de masques et aucun d’entre eux ne souhaite voir ce que cachent véritablement les petits arrangements des autres avec la vérité.

Cette incapacité à communiquer se traduit également par les rôles que s’attribue arbitrairement chacun des membres de la famille. Chip, surtout, le frère cadet qui se considère comme un demi-raté, est convaincu d’être le mouton noir de la famille car il est le moins conventionnel, le plus marginal des trois enfants. Il est en réalité, comme il le découvre sur le tard, le préféré de son père, qui admire sa liberté et l’appelle à l’aide dans ses cauchemars nocturnes même quand il se trouve à des milliers de kilomètres. On retrouve là une thématique proche de Karoo, autre grand roman américain, dans lequel le personnage principal jongle avec les rôles que les préjugés de ceux qu’il côtoie le forcent à endosser.

Les Corrections, que je lisais ici pour la deuxième fois, trouve sa force dans sa capacité à jouer sur plusieurs tableaux. Au premier niveau, le roman est particulièrement percutant, jouant avec des angoisses et des sentiments archétypaux – la peur enfantine de l’abandon, l’instinct maladif d’une mère-louve – qui sont cristallisés dans la cellule familiale. Alfred à lui seul, en vieillard qui redevient malgré lui un nourrisson et envisage le suicide dans ses rares moments de lucidité, constitue un noeud émotionnel d’une intensité dévastatrice.

En parallèle, Franzen décortique des mécanismes bien plus complexes. Il est ainsi longuement question de neuro-sciences et de traitements permettant de lutter notamment contre la dépression, une partie de l’intrigue se fixant autour de deux remèdes miracles, l’antidépresseur Aslan (du nom du lion christique du Monde de Narnia) qui inhibe le sentiment de honte et le CorectOr, processus destiné à bloquer physiquement certaines zones du cerveau afin de « reprogrammer » celui-ci et de corriger sa tendance naturelle à la dépression – une « correction » radicale et définitive. On est pratiquement, ici, dans la science-fiction – et encore – mais ces deux produits servent aussi à Franzen à une autre analyse, celle de l’incitation constante au bonheur qui pèse sur nous, par le regard des autres dont souffre particulièrement Enid, qui ne peut guère avouer à ses amies du club de bridge à quel point ses enfants la déçoivent, et surtout par le lien fallacieux qu’établit la société de consommation entre abondance et bonheur.

Paru en 2001, les Corrections marquait un tournant dans le style de Jonathan Franzen, qui abandonnait les structures alambiquées de ses premiers romans, fortement marquées par Pynchon, pour aborder des rivages plus réalistes. Plus libre, éloigné des contraintes formelles, il trouve dans ce troisième roman une profondeur que la Vingt-septième ville ne possédait pas et qui voue à l’échec toute tentative d’en épuiser le sens, y compris après plusieurs lectures.

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Du même auteur : The Discomfort Zone.

L’image d’en-tête est un détail d’un manuscrit de Flaubert.

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6 Comments

  1. Je découvre ton blog grâce à Keisha. Avant de venir commenter, j’aime bien parcourir les chroniques – mais c’est surtout le titre et l’animal phare de ton blog qui m’a attiré : le platypus (l’ornithorynque) ! Un de mes animaux préférés 😉
    J’ai lu ta chronique sur Charlotte (que je n’ai jamais eu envie de lire), puis plusieurs sur divers romans retenus dans le cadre du prix Goncourt … j’aime beaucoup ton regard et ta franchise. J’ajoute ton site dans ma blogroll.

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