Le Bourgeois de Paris de Fiodor Dostoïevski

Paris en 1860 par Edouard Willmann

Au début des années 1860, Fiodor Dostoïevski quitte sa Russie natale pour la première fois et entreprend un voyage de deux mois et demi en Europe Occidentale. Son périple comprend de longues étapes en Angleterre et en France, patries de Victor Hugo et de Shakespeare qu’il a lus assidûment dans sa jeunesse.

Lorsqu’il commence ce voyage, Dostoïevski n’est cependant déjà plus un jeune homme, et il découvre les capitales européennes avec le regard d’un homme plein d’expérience . Les notes qu’il ramène de ses visites, publiées dans une revue en 1863 et dont les éditions Payot proposent ici des extraits évoquant Londres et Paris, sont loin de constituer un guide du touriste émerveillé de ces deux grandes villes ; elles se composent plutôt de remarques sur l’état de la pensée et des moeurs occidentales.

le bourgeois de paris 2014.inddOn s’attendrait pourtant à ce que l’écrivain revienne en Russie plein d’enthousiasme, émerveillé par la vision du Paris des années 1860, que l’on imagine toujours exaltant, préfigurant les riches heures du début de la troisième République. C’est sans doute que les Parisiens et les Français n’ont pas beaucoup changé depuis cette époque et pensent toujours que la France devrait produire un effet boeuf sur chacun de ses visiteurs, comme ce vieillard avec qui Dostoïevski a l’occasion de discuter :

Tout le temps, il me regardait dans les yeux, me demandant ce que je pensais de Paris et il s’affligeait infiniment de savoir que mon enthousiasme n’était pas extraordinaire. On pouvait même lire la souffrance sur son visage bienveillant ) littéralement de la souffrance, si je n’exagère point. Oh, bon Monsieur le M- re ! On ne réussira jamais à persuader un Français, c’est-à-dire un Parisien (car au fond, tous les Français sont des Parisiens) qu’il n’est pas le premier homme du monde entier. D’ailleurs il sait bien peu de choses sur le monde entier en dehors de Paris. Et il n’en veut rien savoir. C’est un trait national et même très caractéristique.

Dostoïevski a bien d’autres commentaires désobligeants – et tout aussi amusants – dans son sac, à commencer par le long chapitre qui clôt l’ouvrage et commente le quotidien de Bribri et Mabiche, couple stéréotypé de bourgeois parisiens vains et volages, du genre de ceux que l’on peut croiser chez Maupassant. Mais au-delà de l’anecdotique, il livre également quelques analyses plus poussées sur les différences qu’il a cru constater entre l’esprit russe et l’esprit occidental. Une réflexion sur la notion de fraternité, en particulier, retient l’attention :

L’homme occidental parle de la fraternité comme d’une grande force motrice de l’humanité et il ne se doute pas que l’on ne peut y atteindre si elle n’existe pas en réalité. Que faire ? Il faut créer la fraternité, à tout prix. Or, il arrive qu’on ne peut pas créer la fraternité parce qu’elle se crée elle-même, parce qu’elle est une donnée, parce qu’elle est une chose de nature. Dans la nature française et, en général, dans la nature occidentale, on ne l’a pas trouvée ; ce qu’on a trouvé, c’était le principe de la personne, le principe de l’individu, de la conservation de soi poussée très loin, de la vie à son propre compte, de l’autonomie de son Moi propre, de l’opposition de ce Moi à toute la nature et à tous les autres hommes, comme un principe distinct, qui se suffit à lui-même, complètement égal et équivalent à tout ce qui existe hors de lui.

On bascule là dans l’intemporel, et c’est justement ce mélange désinvolte d’historiettes demi-mondaines, de généralisations outrancières sur le ridicule des bourgeois parisiens et de pensées plus profondes qui fait tout le charme de ce petit ouvrage qui ne pourra que séduire les amoureux de l’âme russe et du sale caractère des parisiens.

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