Vilnius Poker de Ričardas Gavelis

vilnius poker gosia herba detail

Depuis 2004, les éditions Monsieur Toussaint Louverture se sont fait une spécialité de dénicher des romans étrangers iconoclastes, quasiment devenus des classiques en leurs pays mais jamais publiés en France. Si leur domaine de prédilection reste la littérature américaine, elles font aujourd’hui une première incursion dans les pays baltes, avec la publication de Vilnius Poker de l’écrivain lituanien Ričardas Gavelis.

Ce roman-monstre, publié en 1987, a occupé son auteur pendant huit ans. Rédigé dans les dernières années de l’URSS, il est une réaction volcanique à la lourdeur de l’occupation soviétique de la Lituanie et à la négation de l’identité du peuple lituanien.

vilnius poker ricardas gavelisVilnius Poker est au départ l’histoire de Vytautas Vargalys, bibliothécaire de son état. Son intense fréquentation des livres, et notamment de ceux qui ont été censurés par le régime, lui a donné une conscience aigüe des manipulations et des illusions de ceux qui gouvernent la Lituanie. Il a d’eux une image délirante, paranoïaque, accentuée par ses souvenirs de déportation et de torture. Ceux qu’il appelle les kanuk’ai, ou plus simplement eux, sont selon lui des sortes de fantoches polymorphes, capables de prendre n’importe quelle apparence humaine – seul leur regard permet de les reconnaître – et qui semblent se nourrir des consciences éclairées, qu’ils réduisent au néant.

Regardez autour de vous, je vous en supplie… Repérez ceux qui vous observent en secret et qui ne s’en cachent pas… étudiez leurs yeux… regardez… regardez bien… Vous allez sûrement le découvrir : tous ces jeunes effrontés, toutes ces femmes amnésiques, tous ces hommes aux larges épaules et aux visages renfrognés on le regard du néant. Non, leurs yeux ne sont pas vides ; ils ont simplement le regard du néant.

Au-dessus des kanuk’ai plane le spectre d’une créature légendaire qui les régit, un basilic dont l’image se confond avec celles des leaders de l’URSS. Convaincu d’être un être d’exception résistant aux kanuk’ai, Vytautas les aperçoit partout mais ignore comment rendre sa lutte efficace. Un temps, l’amour ou l’extase sexuelle semblent être une réponse, mais celle qui porte cette promesse, à la fois sainte ou succube, ne pourra en réalité pas le sauver.

Le délire de Vytautas est en partie confirmé dans la deuxième partie du roman, lorsque trois autres narrateurs, anciens collègues ou anciens amis, prennent son relais. Le dernier récit, celui de Gédiminas Riauba, finit de faire basculer Vilnius Poker dans une forme de fantastique poisseuse et crépusculaire, déjà annoncée par les nombreuses descriptions de la ville – labyrinthique, infernale – et la paranoïa de Vytautas elle-même.

Construit en spirale, oppressant, nauséeux, Vilnius Poker n’est pas – il faut être honnête – le genre de romans que l’on retrouve chaque soir avec bonheur. Sa lecture ressemble à long un enlisement, et se fait parfois dans la douleur. Mais malgré la difficulté qu’il représente, Vilnius Poker est un geste radical, viscéral bien que travaillé à l’extrême, dont la lecture ne peut que marquer. Par-delà son contexte historique, il s’agit surtout d’un cri animal de résistance, une ruade désespérée pour et vers la liberté.

platypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus halfplatypus gray

Il faut évidemment saluer le travail remarquable effectué par Zeina Abirached pour la couverture de l’édition française de Vilnius Poker. En en-tête, un détail d’une autre très belle réalisation par un illustrateur polonais, Gosia Herba.

Sur le même thème :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *