Requin de Bertrand Belin

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Dans le contre-réservoir de Grosbois, un lac artificiel à proximité de Dijon, un homme est en train de se noyer. Pas de faux suspense, sa mort est imminente, une mort stupide, provoquée par une simple crampe qui l’a harponné loin du rivage, trop loin pour être vu ou entendu par Peggy et Alan, sa femme et son fils, trop occupés de toute façon à se rassasier de soleil, ou par n’importe quel autre baigneur venu profiter du lac.

L’homme se noie : quelques minutes en suspension, entre deux eaux, quelques instants qui suffisent à ce que sa vie défile devant ses yeux. Une poignée de flashs plutôt, parsemés de réflexions tout à fait accessoires, la petite mécanique de la pensée ne se grippant jamais tout à fait.

belinDéjà auteur de cinq albums de chanson – dont, je dois le reconnaître, je ne raffole pas particulièrement – Bertrand Belin signe ici son premier roman. Ce n’est donc pas tout à fait une oeuvre de débutant que ce Requin, et cela se sent dans le style du roman, élégant et toujours très sûr, ainsi que dans sa construction qui, loin d’enchaîner des instantanés issus de la vie du quasi-noyé, les coud ensemble en se jouant de la chronologie pour dresser une sorte de document unique d’évaluation des risques de cette drôle de tâche qu’est le fait de vivre.

Il y a les quelques hauts-faits, bien sûr, gravés dans la mémoire et qui reviennent instantanément. Mon préféré, au début du roman, est le vol – ou plutôt l’enlèvement – des squelettes de quatre cents Mérovingiens découverts dans une nécropole et conservés, sans que grand monde s’en occupe, dans les sous-sols de l’INRAP, ou travaille notre condamné.

Ces squelettes font partie des nombreux objets inanimés qui peuplent le récit de Bertrand Belin, à commencer par les deux pierres dont l’entrechoquement constitue la scène d’ouverture du roman. Les objets, le décor sont dotés d’une présence intense, vibrante, non seulement car ils sont témoins de la vie humaine et de la transmission de celle-ci – comme les silex et autres objets du néolithique que le narrateur collectionne, objets de développements bien trop denses pour qu’on puisse en rendre compte – mais aussi car ils en sont les garants – telle la cigarette, dont il est un fait un éloge quelque peu paradoxal.

A la fin d’un chapitre, Belin évoque d’ailleurs ces poètes qu’on peut voir « postés toute la journée à regarder une table ou un banc dans l’herbe ou un thermomètre, ou une cruche ou encore une huître (ce qui me semble déjà plus légitime) ».  La référence à Ponge, par le biais de l’huître et de la cruche, ne saurait être accidentelle. Plus tôt, le narrateur se trouve d’ailleurs joliment « vexé comme huître sous une douche de citron ». C’est que si Bertrand Belin ne prend pas tout à fait le parti pris des choses, mais avant tout celui de l’homme, ses conclusions pourraient être les mêmes. Rappelons simplement avec Ponge que « [l’huître] est un monde opiniâtrement clos. […] A l’intérieur l’on trouve tout un monde, à boire et à manger. […] Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d’où l’on trouve aussitôt à s’orner. »

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