Demande, et tu recevras de Sam Lipsyte

les mendiants bruegel

Demande, et tu recevras est le dernier roman en date à intégrer le catalogue déjà fourni de Monsieur Toussaint Louverture, sous cette couverture en carton brut qui le rend reconnaissable entre tous. Milo Burke, son personnage principal, rejoint ainsi une liste d’hommes qui tombent, comme si c’était cela finalement le fil directeur de ce qui pourrait être une collection à part entière dans le catalogue de l’éditeur. Karoo, Mailman, les ouvrages d’Exley ne sont que cela : des récits de chute, plus ou moins grandioses, plus ou moins prophétiques.

Demande_et_tu_recevrasLa chute de Milo Burke n’a pas les allures de tragédie de celle de Karoo, ni les inflexions délirantes de celle de Mailman ; elle n’a pas la radicalité de la vie d’Exley. Milo est un petit employé d’une faculté d’art. Il l’a lui-même fréquentée comme étudiant dans l’espoir de devenir un peintre reconnu. Des années plus tard, et alors que sa vie de famille l’a poussé à abandonner totalement la peinture, il fait partie des quelques employés chargés de soutirer à de riches mécènes les fonds nécessaires à la constante amélioration de la « médiocre université ». Après une engueulade homérique avec une étudiante fille à papa imbue de sa personne, Milo perd temporairement son poste. On le rappelle pourtant quelques semaines plus tard : l’université veut faire une demande de financement à Purdy, un de ses anciens camarades, devenu millionaire grâce à une start-up. Cette demande, pour laquelle il est le mieux placé, est sa dernière chance.

Le schéma est bien entendu tracé d’avance et on ne m’en voudra pas de spoiler un peu la suite : en sa qualité de raté, Milo ne peut qu’échouer. Lamentablement mais sans fracas, plutôt mollement à vrai dire : sa chute à lui n’est même pas spectaculaire.

Autour de lui, l’effondrement est en revanche total ; celui de Purdy, le vieil ami à qui il doit soutirer de l’argent, qui se débat avec sa morale alors qu’un fils né d’un premier lit se rappelle à lui, comme celui de Don, le fils illégitime en question, qui abrite des torrents de colère depuis qu’il est rentré d’Irak amputé de ses deux jambes. Mais Milo n’est qu’un raté ordinaire, qui ne saura même pas faire preuve de panache. Un personnage presque inconsistant d’ailleurs, en tout cas des plus banals, comme le souligne une de ses collègues :

Je ne lirais jamais un livre dont vous seriez le personnage principal, Milo. Et je doute que quiconque ait envie de le faire. A quoi bon ?

A quoi bon, en effet ? Des personnages de losers, on en trouve treize à la douzaine dans la littérature américaine de ces trente dernières années. Qu’est-ce que celui-ci aurait de plus à nous dire ?

Peut-être justement, qu’être un simple raté comme les autres n’est plus tout à fait une tare ; que les injonctions déraisonnables de la société font de nous tous des ratés. L’Amérique, cette « vieille maquerelle en fin de vie », comme l’appelle son jeune collègue Horace, en prend pour son grade tout au long du roman,  par le biais entre autres du président de l’université qui distribue des susucres aux employés méritants en guise de prime, ou de l’école pseudo-révolutionnaire du fils de Milo, où les enfants peuvent jouer au bureau « avec des téléphones et des feuilles de papier étalées sur une petite table, mimant leurs futures souffrances d’adultes. » La satire du rêve américain est peut-être facile – c’est tirer sur une ambulance – mais elle n’en est pas moins, ici, juste et perspicace. C’est le cas, notamment, lorsqu’elle s’incarne dans un vieux fou que Milo croise régulièrement dans le café où il a ses habitudes et dont il est en réalité l’ancien patron, complètement grillé à force de mettre toutes ses forces dans ce médiocre gagne-pain.

Il faut prendre un peu de recul et réaliser que Milo, dans cette Amérique à bout de souffle, n’est pas celui qui s’en sort le plus mal. D’autres, en gesticulant, arrivent à mettre en scène leurs échecs et à se réaliser en vedettes quoi qu’il arrive : c’est le cas de Purdy. Milo n’a pas ce talent, il préfère essayer de faire le tour de lui-même avant de hurler à la face du monde. Lorsque son fils, un peu trop en avance sur son âge, fait preuve de violence ou l’insulte, lorsque sa femme lui semble sur le point de le tromper, Milo cherche avant tout des ressources en lui-même avant de rejeter la faute : c’est déjà se comporter en héros.

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3 Comments

  1. Je ne lis pas trop ton billet parce que je viens de me l’acheter et que je préfère ne pas avoir d’avis avant de lire un livre. Je me demandais si j’allais lire « Vilnius Poker » ou celui-ci d’abord, la réponse semble devoir être celui-ci au vu de la note que tu lui as donné ^_^.

    • Sans hésitation, oui ! Vilnius Poker est aussi très intéressant, et certainement plus unique en son genre, mais tellement noir que j’en suis resté à une distance plus grande (et dieu sait que ce n’est pourtant pas le genre de choses qui me repousse d’habitude).

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