Le Mur invisible de Marlen Haushofer

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Dans le roman Dôme de Stephen King, un mystérieux dôme transparent apparaît au-dessus d’une petite ville des Etats-Unis, la coupant du monde et provoquant un enchaînement de catastrophes attisées par l’attitude irresponsable et égocentrique d’un des adjoints municipaux, qui profite de la situation pour prendre le pouvoir.

Presque cinquante ans avant la sortie de Dôme était publié en Autriche un texte au postulat de départ similaire : en une nuit, un mur invisible apparaît autour de la propriété où la narratrice du roman de Marlen Haushofer passe des vacances. Comme dans Dôme, ce mur semble indestructible et coupe ce petit bout de forêt du reste du monde. La principale différence, c’est que la narratrice est seule.

CVT_Le-Mur-invisible_2772Seule à l’intérieur de l’espace ceint par le mur, d’abord, mais peut-être même seule au monde puisqu’elle se rend bientôt compte que les quelques silhouettes qu’elle aperçoit, au loin, aux abord des fermes éparses qui entourent la forêt où elle se trouve, sont étrangement figées, comme pétrifiées dans leurs tâches quotidiennes. Seules ont échappé à la malédiction les quelques bêtes qui se trouvaient dans le périmètre du mur : un chien, une vache, et une chatte qui tiendront compagnie à la narratrice, et suffisamment de gibier pour lui permettre de survivre.

Les premières questions qui agitent la narratrice concernent évidemment le mur : quelle est son origine, de quelle matière est-il fait, etc. Marquée par la guerre, elle imagine qu’il s’agit d’une arme d’un genre nouveau, capable de détruire un pays entier en un instant. Mais ces interrogations la lassent vite : aucune explication ne pourra lui être donnée, et le plus important est de survivre.

Bien vite, donc, le roman s’éloigne de la piste de la science-fiction, brièvement entrevue ; le Mur invisible est à peu près aussi loin de Stephen King qu’il est proche d’un auteur comme Henry David Thoreau. Le mur lui-même se fait oublier à mesure que la narratrice se résigne à sa nouvelle existence, qu’elle raconte par le menu et qui consiste en une longue liste de tâches nécessaire à sa vie dans les bois : constituer des provisions de bûches pour l’hiver, semer tout ce qui peut l’être dans ses réserves de nourriture, mener la vache là où l’herbe est la plus verte, lui construire une étable…

Il est difficile de proposer une interprétation du Mur invisible. Le récit des efforts de son héroïne se lit avec le même appétit que ceux d’un Robinson Crusoë. Ils sont cependant imprégnés d’une angoisse plus grande ; angoisse de la solitude, bien sûr, mais aussi de l’autre, de celui ou celle qui pourrait également être prisonnier, sans que la narratrice le sache, du mur. Cette possibilité, souvent évoquée, souligne à quel point la solitude, si elle est un poids, est aussi une sécurité. En supposant que l’origine du mur est un conflit armé, la narratrice montre bien le peu de confiance qu’elle accorde à l’humanité. Sa survie dans les bois serait ainsi, possiblement, la transposition d’un désir de solitude ou tout du moins de retourner à un état plus simple, antérieur à une civilisation perçue comme nocive. La voiture garée devant la maison, devenue inutile et qui est bientôt recouverte par la végétation, en est un témoin.

Il est intéressant de noter, également, que le passé de la narratrice tient extrêmement peu de place dans son récit. Le sort des deux amis qui l’accueillaient dans leur maison de vacances la préoccupe bien un peu – ils étaient partis au village voisin lorsque le mur est apparu -, mais son passé plus lointain n’est qu’une ombre très vague. On pourrait s’attendre à ce que le souvenir de sa famille la travaille régulièrement. Or, il n’en est rien : ses deux filles, qui ont quitté le foyer depuis un certain temps, sont complètement détachées d’elle. On peut en tirer une lecture féministe du roman : le mur, en séparant la narratrice de ceux qui dépendent d’elles, lui offre une forme d’émancipation, en tout cas la possibilité de se tourner vers elle-même, vers ses propres besoins et désirs, fussent-ils d’une simplicité primitive.

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5 Comments

  1. Quelle intéressante découverte…. Le parallèle avec Dome doit effectivement ajouter à l’intérêt de la lecture. Je vais aller lire ça au plus vite. Merci !

  2. Un roman où il ne se passe pas vraiment grand chose (même l’événement relaté à la fin, on s’en passerait) mais qui fascine. Le rapport de la narratrice avec la nature et ses animaux est extrêmement bien décrit.
    Je n’ai pas lu Dome, mais je vous recommande chaudement Le village évanoui, de Bernard Quiriny!

    • J’en prends note ! Et, oui, l’évènement qui survient à la toute fin est assez déconcertant mais renforce l’impression que le fait d’être coupé de l’humanité est une bonne chose…

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