The Familiar, volume 1 de Mark Z. Danielewski

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Il était attendu de pied ferme, ce premier volume de The Familiar. C’est que Danielewski, après avoir sorti deux des romans les plus hallucinants des années 2000 – House of leaves et Only Revolutions – nous a laissés presque sans nouvelles pendant dix ans. Il y a bien eu la publication, il y a trois ans, d’un texte de 2005, The fifty-year Sword, où l’on retrouvait avec joie le goût de l’auteur pour les jeux avec la mise en page et la typographie dans un conte horrifique des plus convaincants ; mais cela n’avait rien de comparable avec l’attente suscitée par le projet The Familiar.

L’argument-choc, d’abord, c’est l’envergure du projet : si tout se passe bien, The Familiar comptera 27 volumes. Le premier, sous-titré One rainy day in may, est sorti au début du mois ; le deuxième est déjà en préparation et sortira chez Panthéon en octobre. Connaissant Danielewski, on peut imaginer que chacun des volumes sera d’une taille comparable au premier ; 27 fois 800 pages, donc : un monstre. On se demandait bien, donc, ce que Danielewski allait pouvoir raconter sur plus de 20.000 pages, et ses premières déclarations – ce serait l’histoire d’une petite fille qui trouve un chat – avaient de quoi intriguer. On en sait désormais un peu plus

the familiar-danielewskiEt puisque Danielewski est du genre à tenir ses promesses, on a bien là l’histoire d’une petite fille, Xanther, qui trouve en effet à la fin d’une journée mouvementée un petit chat presque mort de faim et de fatigue. On aura découvert entretemps Xanther et sa famille. Elle, épileptique, tentant de surnager dans un flot continu de questions qui s’imposent à elle, le monde lui apparaissant comme un gigantesque point d’interrogation. Sa mère, qui cherche comment gérer cet aspect de sa personnalité. Son beau-père, Anwar, qui cultive la curiosité de Xanther et culpabilise d’avoir pris la place du père biologique, Dov, mort au front. Ses deux soeurs jumelles, duo hyperactif qui donne du fil à retordre aux parents.

Il y a déjà là de la matière, Danielewski alternant entre les voix de Xanther, Astair et Anwar cours de long chapitres. Mais comme si cela ne suffisait pas, il entrelarde ce récit d’autres morceaux de vies. Il y a Shnorhk, le chauffeur de taxi arménien qui se retrouve au tribunal pour avoir percuté une voiture de police ; Cas et Bobby, qui sont en possession d’une sorte d’orbe audiovisuel prophétique qui se joue du temps et de l’espace (débrouillez-vous avez ça) ; et bien d’autres. Les possibles relations entre ces morceaux de vie ne sont absolument pas explicitées – seule la mention d’un bruit, ou un cri (« a cry for help ») non identifié les relie.

Bien sûr, puisqu’on est chez Danielewski, chacun de ces bouts de récit dispose d’une police d’écriture et d’une mise en page spécifiques, et même d’un sabir propre – l’histoire de jingjing, qui se déroule à Singapour, avec son anglais désarticulé, résiste particulièrement à la compréhension (les premières lignes : « they saysay she tutor demons, lah. saysay mice dance to her finger snap  and a pelesit does her bidding »). On rencontre aussi régulièrement des phrases dans diverses langues – hébreu, russe, turc, arménien… Presque jamais traduites en anglais, elles donneront du grain à moudre aux passionnés qui écument les forums dédiés aux oeuvres de Danielewski – pour le lecteur lambda, elles ne font que constituer un obstacle de plus.

Un chapitre isolé au deux tiers du roman donne les premiers éléments de ce qui semble être la clé de la construction du cycle romanesque. Pas assez, loin s’en faut, pour que ce premier volume prenne vraiment son sens. Il comporte pourtant quelques bonnes idées. L’histoire de la famille de Xanther est tout à fait passionnante et recèle de belles inventions formelles. Si on ne sera guère surpris de voir les mots se transformer en pluie ou s’étaler en constellations sur la page – Danielewski nous y a habitués il y a longtemps – on peut noter l’utilisation abondante de parenthèses, crochets et autres accolades dans les chapitres consacrés à Astair et Anwar, tous ces signes fragmentant la phrase et réinventant avec force le principe du stream of consciousness – une pensée en amenant une autre, qui est phagocytée par une autre, jusqu’à ce que le fil se brise.

L’expérience que propose One rainy day in may est donc des plus frustrantes. Danielewski a sans doute échafaudé avec précision le plan des 26 tomes à venir, et les raisons d’être de tous ces récits juxtaposés apparaîtra peu à peu dans les volumes suivants. Isolément, cependant, ce premier volume est presque une épreuve. Toutes ces histoires décousues, toutes ces références jetées en vrac dans une grande marmite – les citations en exergue de chaque chapitre renvoient aussi bien à Henry David Thoreau ou Pierre Alferi qu’à Lady Gaga – rendent la lecture fastidieuse, et peinent à capter l’attention.

Au-delà des histoires en elles-mêmes, je serais bien incapable de dire de quoi veut nous parler Danielewski : de réalité augmentée, des parallèles qui existent entre le cerveau humain et le deep web, de l’état de la jeunesse de Los Angeles,  d’intelligence artificielle, de trafic de drogues ? Aucune idée. Je serai tout de même au rendez-vous en octobre pour voir si le volume 2 parvient à faire émerger quelques points d’ancrage plus féconds, mais il ne faudra pas compter sur moi pour aller au bout des vingt-sept tomes s’ils sont tous de cette trempe.

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2 Comments

  1. Par contre, tout ça me fait peur à une autre niveau: je lis déjà plus lentement en anglais, si en plus j’ai du mal à comprendre ce que je lis, combien de temps me prendra ce livre? o_O (deux mois au moins! ;-p)

    • Pour te rassurer : il y a beaucoup de blancs comme d’habitude 😉 Mais en effet il y a de quoi se prendre la tête à de nombreux endroits !

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