La Princesse de. d’Emmanuelle Bayamack-Tam

Tacones lejanos

Tous les fils ne sont pas fait pour devenir des hommes.

Cette phrase magnifique, qui apparaît seule sur la quatrième de couverture de La Princesse de. d’Emmanuelle Bayamack-Tam, pourrait se suffire à elle-même. Je vous laisserais bien avec elle, vous laisser la rouler sous votre langue, cette phrase qui porte en elle tout le roman, qui en dira mille fois plus peut-être que moi. Moi qui ne pourrai que vous dire que la Princesse de. est l’histoire de Daniel, un jeune transsexuel de 25 ans qui, tous les soirs, se produit à l’Arcadia, une boîte un peu miteuse, sous le pseudo de Marie-Line, s’offre dès qu’il le peut à des inconnus de passage, et rentre ensuite chez ses parents qui ignorent tout de cette partie de sa vie.

la princesse deCar ceux-ci ne sont pas prêts à accepter que « Tous les fils ne sont pas fait pour devenir des hommes », que Daniel ne correspond pas à l’image qu’ils se font de ce que devrait devenir leur garçon. Et lui ne se voit pas les décevoir, surtout pas sa mère, qu’il admire et adule, comme une princesse et comme une maîtresse. Ses pensées, constamment, reviennent à sa mère, qu’il soit en train de chanter un morceau de Dalida sur scène ou de sucer un type dans sa loge. Elle est le modèle absolu, la source peut-être de son désir de rejoindre le monde des femmes et de sa conviction d’en être une, au fond de lui. Un scénario qui évoque l’âge d’or d’Almodovar, avec la même intensité dans le traitement des personnages et la même sensualité morbide, mais sans son exubérance colorée.

Daniel est un personnage fascinant, comme on en fait peu. D’une fragilité extrême, d’une pureté cristalline, qu’aucun shoot d’héro, qu’aucune baise avilissante ne peut flétrir. Il est la véritable et seule princesse du monde de marginaux dans lequel il évolue. Emmanuelle Bayamack-Tam nous y projette avec un mélange de détachement et de tendresse parfaitement juste. Il est aussi bien question d’opération chirurgicales qui laissent des séquelles parfois aussi dévastatrices que le fait de ne pas se sentir dans un corps à soi, que du regard du pékin moyen, éventuellement haineux, le plus souvent « globalement transphobique mais fasciné quand même. »

A l’Arcadia, où une poignée de male to female joue les divas et se serre les coudes, le sordide le dispute au sublime. Face aux histoires d’overdose, de tentatives de suicide, il y a notamment cette scène splendide, Marie-Line chantant et dansant Dirty Diana de Michael Jackson, le soir de la mort de celui-ci.

Et voici que l’Arcadia, ce lieu que la grâce ne visite jamais, ce repaire de briques lessivées, cet endroit dévolu aux appétits et aux calculs, connaît l’un de ses rares moments de magie fragile, tout le monde uni, mains jointes et joues ruisselantes, dans la reconnaissance d’un talent supérieur et la tristesse de sa mort prématurée.

Il y a aussi les très beaux portraits de Mireille, Dalila ou encore Mme Arthur, les autres stars de la boîte, chacune vivant de manière différente son changement de sexe. Daniel doit encore parfois se débattre avec son propre désir – il veut devenir sa mère sinon rien ; sa mère, si gironde, débordante de générosité, avec ses opulents seins laiteux, qui ne pourrait pas être plus éloignée du corps malingre et de la peau mate de son fils. Les autres, plus âgées, ont dépassé ce stade, s’approprient ce corps de femme qu’elles ont si longtemps espéré. Emmanuelle Bayack-Tam propose à travers elles et les quelques personnages secondaires qui voient leurs certitudes ébranlées à leur contact une réflexion sur l’identité sexuelle qui secoue, déstabilise et émeut. Tout l’enjeu, finalement, est de dépasser des injonctions intériorisées depuis bien longtemps pour accepter enfin que tous les fils ne sont pas faits pour devenir des hommes.

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5 Comments

    • C’est une problématique qui m’intéresse beaucoup, comme toutes celles qui ont trait de près ou de loin à la question du genre, et je dois dire que je l’ai rarement vu aussi bien traitée !

  1. Chaque fois que je lis tes billets je suis admirative de la qualité de ton écriture et de la pertinence de ton analyse. Je me sens un peu ridicule en comparaison !
    En tout cas tu m’as vraiment donné envie de lire ce livre.

    • Ohlala, mais je vais l’encadrer ce commentaire 🙂 Merci beaucoup ! Ca me fait d’autant plus plaisir que j’aime moi aussi beaucoup votre blog à quatre mains !
      Et j’espère que ce roman te plaira autant qu’à moi, car cela faisait bien longtemps que je n’avais pas eu autant de bonheur à découvrir une nouvelle plume.

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