Les Légumes verts d’Aurélie Pétrel et Philippe Adam

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Dans les vitrines de certains restaurants – le plus souvent chinois ou japonais – on voit s’afficher fièrement des plats à la perfection aguicheuse. Des lamelles de boeuf qui semblent fondre rien qu’à les regarder, des nouilles à l’air insolemment al dente, du poisson cru si frais qu’il pourrait encore sembler prêt à tressaillir si on ne savait pas qu’il était en plastique ou en cire peinte.

Aurélie Pétrel a photographié nombre de ces objets ambigus, qui sont une invitation à saliver mais qui sont faits de matières non comestibles. Accompagnées de textes de Philippe Adam, ces photographies composent l’intéressant petit recueil Les Légumes verts.

les légumes verts pétrel adamLe titre est déjà, d’entrée, une sorte de pied de nez, opposant l’aliment sain par excellence à ces imitations parfaitement synthétiques de nourriture, mais aussi la fragilité de l’aliment – ce vert qui peut bien vite se faner – au plastique incorruptible. L’ensemble des textes de Philippe Adam met ainsi face à face des réalités en tension, qui questionnent en premier lieu notre rapport à l’alimentation, dans un style qui fait la part belle à de très longues phrases énumératives, déversoirs qui singent l’abondance intarissable à laquelle la grande distribution nous a habitués. Il y est question de gaspillage alimentaire et d’envies de retour à la terre si paradoxales quand on ne peut s’empêcher de désirer des légumes aussi parfaits que leurs effigies en plastique.

Nous voulons changer encore et faire machine arrière, retrouver l’étincelle. Les légumes verts. Nous voulons des légumes verts. Un jardin où les faire pousser. Un balcon. Un toit. Une chambre ou ne serait-ce qu’un placard où nous ferions pousser nos plantations avec éclairage artificiel, terreau stérilisé, billes d’argile et engrais multiflore. Si nous avions des légumes verts, nous dégusterions une à une nos récoltes et, en cas de mauvaise saison, nous serions prêts à manger des carottes et des concombres en plastique, si c’est tout ce qui reste.

Mais outre la critique acerbe – et servie sous un angle plutôt original – de notre société de consommation, des pages envahies à ce point par l’idée de la pourriture, du vieillissement et du gâchis ne sauraient éviter de nous parler de nous-mêmes. Là aussi, il est question d’un désir de perfection qui pousse tout un chacun sinon au gaspillage du moins à une constante déception.

(…) nous ne nous sommes pas préoccupés des tranches de boeuf qui auront pourri comme sont à présent pourries, par notre fautes, les amitiés, les amours, et même notre enfance, nous n’aurons jamais prêté attention aux dates et nous aurons laissé périmer notre vie, elle est partie à la poubelle avec les confitures de fraises entamées et le lait si caillé qu’il colle à la bouteille, nous n’aurons jamais été bons, ni à personne ni à nous-mêmes, nous aurons su gâcher le peu que nous avions(…).

L’écriture de Philippe Adam glisse alors doucement vers l’abîme, ouvre des perspectives que tout un chacun considèrera et interprètera comme bon lui semblera. Ce n’est pas la moindre des qualités de ce texte que de provoquer, malgré ses dimensions réduites, un certain vertige. Pour reprendre la formule de Pierre Jourde, on est bien là face à une littérature qui a de l’estomac.

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