Faber, le Destructeur de Tristan Garcia

Surhomme

Dès le titre, un paradoxe : le nom du héros, Faber, « celui qui fait, qui fabrique, qui construit » ; sous-titré le Destructeur. Celui qui crée et qui détruit, qui donne et qui reprend : un démiurge, ce Mehdi Faber qui a fait les 400 coups dans la petite ville de Mornay avec Madeleine et Basile, qu’il a sortis de leur condition de têtes de turcs à l’école primaire, et qu’il a abandonnés à la sortie du lycée après une série d’événements dramatiques au cours desquels il a laissé éclater toute la violence qu’il contenait en lui. 15 ans plus tard, ses deux anciens amis vont le repêcher dans son refuge d’ermite au fin fond des Pyrénées, lui disent qu’ils veulent l’aider alors qu’ils veulent l’enfoncer encore plus bas, enfin faire disparaître l’emprise qu’il exerce sur eux et leurs souvenirs.


faberFaber, c’est donc une sorte de surhomme, au sens nietzschéen du terme : un être entre l’homme et le divin, une promesse d’avenir et des principes de vie et de mort mêlés. À l’occasion, Tristan Garcia ajoute quelques gouttes de surnaturel : Faber n´est pas très éloigné d’un démon – sa folie se confond avec des forces inexpliquées – ou d’un prophète capable de rassembler derrière lui les disciples d’une nouvelle foi.

En mettant de côté cette vision du héros en être suprême, Faber est surtout le symptôme des déceptions et de l’amertume d’une jeunesse – celle des années 90 – qui réalise que le monde qu’on lui offre à déjà été largement pillé par ses prédécesseurs. Les trois héros, qui sont tour à tour narrateurs du récit, grandissent à Mornay, petite ville fictive sans importance sur le plan national, oubliée par à peu près tout le monde. Le toponyme inventé est suffisamment parlant – morne, mort-né. Ça manquerait même un peu de subtilité – mais pour avoir découvert Garcia avec la ridicule tentative SF qu’était les Cordelettes de Bowser, je me dois de reconnaître qu’ici, il y a du mieux – toutes proportions gardées. En dépit d’une tendance à en faire trop, à accumuler des effets d’annonce trop souvent déçus – Faber n’est après tout qu’un jeune homme plein d’idéaux comme il en existe partout, simplement un peu plus doué que la moyenne -, Garcia réussit à composer un joli portrait de la révolte adolescente. Restent tout de même des choix stylistiques plus que discutables, comme cette tendance à amputer les phrases de leur sujet, comme dans ce dialogue :

– Madeleine a téléphoné pour toi. M’a dit que Fabien sortirait de l’hôpital dans la soirée. Propose que vous passiez tout de suite à la pharmacie. (…)
– Je l’ai laissé là ce matin. Doit être dans les parages. Aperçu par la fenêtre pendant que je faisais cours.

Soyons sérieux une seconde : qui a jamais parlé comme ça ? Où ? Qu’est-ce que Tristan Garcia peut chercher à provoquer en écrivant des passages pareils ?
Pour ma part, je n’en ai aucune idée. Les partis pris de Garcia sont parfois si marqués qu’ils semblent participer d’une entreprise d’auto-sabotage. Peut-être résultent-ils simplement d’une recherche d’originalité qui n’apporte rien au roman : parfois, tenir trois beaux personnages est bien suffisant, inutile de recourir à des effets de manche qui ne sont finalement que des scories qui sapent le roman de l’intérieur.

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2 Comments

  1. Tu as du mérite d’avoir relu l’auteur après l’expérience des « Cordelettes de Browser », je ne m’y risquerai pas pour ma part…

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