Vernon Subutex 2 de Virginie Despentes

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En refermant Vernon Subutex 1, on se disait forcément que le deuxième volume – et le troisième, qui arrive à la rentrée – ferait partie des lectures indispensables de la fin de l’année. Avec ses airs de Comédie Humaine des années 2000 ou de tombeau des figures du Paris rock et punk, ce premier volume était un des romans les plus impressionnants de ce début d’année.

La seule question qui restait en suspens était celle de l’opportunité de donner une suite à ce roman qui semblait se suffire à lui seul, qui constituait un cycle indépendant. Certes, l’arc narratif impliquant une auto-interview inédite du chanteur star Alex Bleach, laissée à Vernon Subutex peu de temps avant que celui-ci tombe dans la précarité – justement à cause de la mort de Bleach -, restait à boucler. Mais en dehors de ce point précis, Vernon Subutex 1 proposait une fin cohérente, aboutie, au moment où Vernon se retrouvait, pour de bon, à la rue.

vernon subutex 2Si la suite se justifie, c’est que Vernon Subutex se situe plus dans une logique propre aux séries télé qu’aux cycles romanesques. C’est-à-dire que le premier tome, ou la première saison, est venue poser des bases auxquelles se raccrocher, mais qu’elle constitue un tout semi-indépendant. Cela signifie aussi que la saison 2 a toute latitude à révolutionner le petit monde que l’on a rencontré au départ.

Et c’est bien ce qui se passe ici : la tonalité change, les points de focale se déplacent. Déjà, dans le premier volume, Virginie Despentes glissait d’un personnage avec l’autre avec brio ; ici, on met pratiquement certains vieux personnages, moins utiles à l’intrigue, au placard, tandis que d’autres se hissent au devant de la scène. Ce qui donne à Despentes la possibilité non seulement de continuer à susciter l’intérêt, mais aussi de proposer une vision autre du monde contemporain, toujours dans cette démarche quasi-balzacienne.

Venons-en tout de même à l’histoire : lorsqu’ils apprennent que Vernon est sans abri, ses anciens amis qui l’ont hébergé une nuit ou deux mais ont rechigné à faire plus sons pris de remords. Patrice, Xavier, Emilie, Sylvie et bientôt une poignée d’autres se mettent à sa recherche et le retrouvent grâce à deux clochards des Buttes-Chaumont. Autour de Vernon s’organise un petit groupe qui se délecte de la sagesse qu’il semble avoir subitement trouvée en se retrouvant dans la misère. Certes, Vernon a surtout des absences – liées à un sale coup de froid pris dans la rue ou peut-être à un trip un peu trop puissant -, mais pour eux il ressemble à un maître bouddhiste voire à un nouveau Messie.

Même les personnages que l’on retrouve d’un tome à l’autre sont ainsi profondément transfigurés ; Vernon Subutex 2 n’est plus une chronique de la déchéance des représentants du Paris underground des années 80, et il est d’ailleurs beaucoup moins marqué par les réminiscences rock qui faisaient partie des points saillants du tome 1. Le trio sexe, drogue et rock’n’roll est curieusement remplacé par un sentiment d’harmonie, de plénitude qui frappe cette petite bande de paumés et qui irradie les pages du roman.

Le groupe se trompe peut-être un peu sur Vernon. « Ils voulaient en faire un Rimbaud alors que c’était juste un vieux cas social », note Xavier, et les phrases qui en font une figure christique au rabais ne manquent pas. Peu importe : l’essentiel est qu’il est à l’origine d’un embryon de projet utopique, qui naît à partir du moment où les anciens camarades découvrent avec surprise qu’ils ont toujours du plaisir à être ensemble. Cela commence au Rosa Bonheur – félicitons au passage Despentes d’avoir rendu sympathique ce qui est un des bars les plus grotesques et détestables de Paris -, se poursuit à l’ombre des arbres des Buttes-Chaumont, et se termine dans ce qui semble être une fuite loin de la civilisation mais qui constitue en réalité une tentative d’imaginer une nouvelle façon de vivre en société.

Bien que la tonalité soit plus lumineuse, il ne faut évidemment pas imaginer que Vernon Subutex 2 soit angélique, ni que son projet utopique soit déconnecté du monde : bien au contraire. Emilie, Xavier, et les autres s’identifiaient dans le tome 1 comme des orphelins des années rock et punk ; ils se découvrent dans le tome 2 orphelins d’une société qui les a balayés sous le tapis sans complexes. Pour être plus paisible – à quelques micro-épisodes près -, Vernon Subutex 2 n’en est pas moins politique – il l’est sans doute même plus. Il prépare une « saison 3 » qui pourrait bien être un embrasement, comme l’annonce une profession de foi qui retentit dans les dernières pages : « Nous sommes les vaincus – et nous sommes des milliers. Nous cherchons un passage. » Cette fois, on le referme avec le sentiment d’être le témoin privilégié d’une grande oeuvre en train de se faire,

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4 Comments

  1. je n’ai pas encore lu le 1, je crois que l’arrivée du 2 va finir de me convaincre!

    • Oui, je me souviens que tu l’avais trouvé trop provocant et cru… Au cas où tu hésiterais encore, sache que ce tome là l’est beaucoup moins ; on y trouverait même quelques bons sentiments…

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