Miniaturiste de Jessie Burton

phoebe's dollhouse friends

Peut-être êtes-vous présentement en train de préparer votre valise pour un départ en vacances imminent, et sans doute dans ce cas vous posez-vous la question ultime, terrible, qui peut engager des heures de réflexion et conditionner la réussite de vos vacances : celle des bouquins à emmener. Qui ne doivent pas être exagérément encombrants, mais avoir un bon rapport poids/nombre de pages, pouvoir se lire dans des moments de concentration flottante tout en étant capables de vous accrocher tout au long d’une après-midi ensoleillée, vous vider un peu la tête tout en restant un minimum stimulants, sinon vous achèteriez Closer à la gare et vous ne seriez pas là à vous poser ce genre de questions.

Bon, cette conception du bouquin de vacances ne me parle pas particulièrement dans la mesure où je lis, en vacances, précisément la même chose que d’habitude (c’est-à-dire de tout ou presque), la lecture me semblant être une forme de vacances en elle-même. Mais permettez-moi tout de même de vous sortir un peu de l’embarras en vous suggérant le bouquin qui vous donnera envie, en retrouvant vos collègues (car ça viendra, ne l’oubliez pas), non pas de leur dire à quel point l’eau était chaude / le sable doux / les autochtones accueillants, mais de leur crier que, oui, vous avez passé des vacances formidables grâce au Pr. Platypus à un roman que vous avez eu du mal à lâcher.

Et l’Île Maurice / la Croatie / Oulan-Bator, diront-ils ? Ouais, c’est pas dégueu, répondrez-vous, mais attends, ça ne vaut pas Amsterdam à la fin du XVIIe siècle, période à laquelle la ville prospère grâce à l’empire colonial qui y fait affluer épices enivrantes et tissus chamarrés, période à laquelle précisément se déroule ce Miniaturiste de Jessie Burton qui démarre au moment où Petronella Oortmann, jeune péronnelle naïve, issue d’une campagne moribonde et d’une vieille famille prestigieuse mais ruinée, vient s’installer dans la demeure de son mari : Johannes Brandt, un riche marchand qu’elle connaît à peine, qui n’a pas même daigné l’honorer lors de leur nuit de noces, qui n’est pas là pour l’accueillir dans leur foyer, laissant cette tâche à Marin, sa soeur, du genre à faire passer une porte de prison pour celle du Paradis, qui va faire des premiers jours de Nella à Amsterdam un calvaire, lequel ne sera guère soulagé par le retour pourtant tant espéré de Johannes, mari indigne qui n’accordera guère plus que quelques mots à sa jeune épouse, si seule dans cette maison qui semble regorger de secrets et de non-dits.

the-miniaturist-978144725093701Vous reprenez votre souffle, il y en a bien un qui va en profiter pour vous demander le pourquoi de ce titre un peu étrange, Miniaturiste. L’occasion de compléter votre résumé en indiquant que Johannes offre un curieux cadeau de mariage à Nella : une imposante maison de poupée figurant très exactement sa nouvelle demeure, cette maison qu’elle commence à détester et dans laquelle elle se sent prisonnière. Pour s’occuper, Nella commande à un miniaturiste des figurines afin de la remplir ; mais ce mystérieux artisan va lui envoyer des objets et des personnages d’un réalisme sidérant, qui pourraient bien avoir certains pouvoirs prophétiques.

Les collègues sonnés par votre logorrhée, vous poursuivez en louant l’indéniable et remarquable travail de l’auteur sur les atmosphères du roman, tant en ce qui concerne la maison elle-même, évidemment un brin inquiétante comme une demeure de roman gothique, que pour les scènes d’extérieur qui ponctuent le roman et font resplendir les ors de la capitale hollandaise tout en laissant la part belle à une explosion de senteurs et de saveurs venues de ses colonies. Ne manquez pas cependant de préciser que ces scènes-là, si elles empêchent le roman d’être tout à fait un huis-clos, renforcent cependant son côté oppressant, tant les jeux de regard, dans cette société puritaine et guidée par l’appât du gain, constituent un carcan encore plus rigide que les murs de la maison Brandt.

C’est d’ailleurs là tout l’enjeu de Miniaturiste : une quête de liberté qui apparaît bien vite impossible. Nella est comme la figurine qui la représente : contrainte à l’immobilité dans une maison qui lui semble trop petite ; en sortir ne lui donnerait pourtant pas la vitalité dont elle rêve. On pense, évidemment, à Maison de poupée d’Ibsen, on est là dans le même ordre d’idées, un emprisonnement non seulement physique mais surtout, et plus profondément, moral.

Avec la référence à Ibsen, vous avez peut-être perdu un collègue ou deux, embrayez : ce qui est passionnant et qui crée un retournement total, c’est que l’on se rend compte que Nella n’est pas la seule prisonnière. Marin et Johannes le sont aussi ; Nella pensait qu’on lui cachait des choses, mais il s’agit plutôt de les cacher aux regards bien trop sévères de la bourgeoisie d’Amsterdam.

Attention, c’est le moment de crier à la cantonade que vous allez spoiler abondamment la fin du livre. Les oreilles trop sensibles une fois éloignées, livrez ces secrets : l’homosexualité de Johannes, qui explique sa froideur à l’égard de sa femme et qui, si elle se savait, lui vaudrait d’être condamné à une mort infamante ; la liaison de Marin avec Otto, le serviteur noir que Johannes a ramené d’un de ses voyages. La volonté expresse de Marin, enfin, de rester libre et sans attaches, de ne pas se marier au risque de passer pour une vieille fille revêche.

Nouveau glissement : ce que Nella pensait être une prison est en réalité le seul espace de liberté qui puisse être offert aux protagonistes du roman. Un espace qui se réduit à peau de chagrin à mesure que le drame annoncé par les figurines du miniaturiste se noue. La bonne société n’aime pas ce qui se trouve à la marge, et encore moins ce qui remet en question ses normes. Toute puissante, elle parviendra à envahir et à saccager le havre de liberté si patiemment construit par Johannes et Marin. Seul-e sur le sable, vous avez retenu une larmichette, n’ayez pas peur de l’avouer. Car c’est en partie à cela qui vous avez reconnu la puissance de Miniaturiste, qui est du genre de bouquins qui se dévore comme certains thrillers mais qui accroche aussi bien plus profond, aux tripes, et qui ne risque guère d’être oublié dans la minute,tant son discours sur la liberté de chacun – et en premier lieu celle des femmes – reviendra vous tarauder à la manière du subtil mais si obsédant bzzz du moustique.

Voilà tout ce que vous pourrez raconter à votre retour : reconnaissez que ça change de « regarde les photos que j’ai prises avec mon smartphone. » Après une telle tirade, vos collègues risquent certes d’avoir l’air un peu fatigué ; vous pourrez toujours leur suggérer de poser quelques jours, et leur proposer gentiment de prêter votre exemplaire de Miniaturiste. Ca leur évitera au moins de se demander quel livre emporter.

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5 Comments

  1. Merci pour ce joli billet, à la fois drôle et tellement proche de ce que j’ai ressenti à la lecture. Aussi agréable à lire que le roman de Burton!

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