Beast d’Elsa Boyer

cosmopolis

Beast, la nouvelle voiture du président, roule de meeting en conférence et de sommet en plateau télé. C’est à la fois une mécanique intelligente, une forteresse imprenable et un lieu de réunion ; un sas de décompression insonorisé à l’écart du monde réel.

A son bord, donc, un président aux contours flous, porté au pouvoir par ce qui semble être une petite machination mesquine. Il n’a pas de nom, et ses deux bras droits non plus : chacun est affublé d’un pseudonyme, comme dans une histoire d’espionnage.Tandis que lui, le coq, est à l’abri dans son « tank d’apparat », le rat et le cheval sont rattrapés par les petites embrouilles qui ont permis son élection, dont on ne connaîtra pas les tenants ni les aboutissants.

beast-elsa-boyerLes identités sont incertaines, les faits toujours mouvants, fuyants. Tout nous parvient de manière assourdie et partielle – le roman est à l’image de la voiture, qui filtre les stimuli venus de l’extérieur pour n’en restituer qu’une version atténuée. Elsa Boyer nous plonge ainsi dans une ambiance faite de tension feutrée, où les pulsations d’une certaine violence se font entendre discrètement sans jamais parvenir réellement à la surface.

Etant donné son sujet, Beast ne peut qu’être un roman politique – mais cela ne représente que la partie émergée de l’iceberg. Parce qu’Elsa Boyer choisit de placer ses personnages dans des espaces et des situations indéterminées, sans aucun point d’ancrage dans le paysage politique réel, Beast est surtout un roman qui nous parle de notre société spectaculaire et de la place de l’humain dans celle-ci. Les êtres prennent tous des formes multiples : non seulement les hommes se confondent totalement avec leurs pseudonymes animaux, mais ils sont également contaminés par des aspects technologiques – si la voiture elle-même est une bête, qu’est-ce qui empêcherait les hommes d’être des machines ? Le président, exhibé à intervalles réguliers comme une bête de foire, doit subir de nombreuses interventions pour tenir le coup, lui qui est régulièrement au bord de la crise de nerfs. Petit à petit, il devient une version plastifiée, mécanisée de lui-même – l’éventualité du clonage ou du double robotique n’est pas loin. Ce qui compte, ce n’est plus la personne mais sa représentation, fût-elle synthétique. « Tout est spectacle, tout est secret », nous dit la quatrième de couverture – c’est plutôt bien résumé et Beast reste, de fait, un roman secret, trouble, qui risque fort de dérouter mais dont la très grande originalité mérite d’être saluée.

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