Le Principe de Jérôme Ferrari

werner heisenberg

Revoilà Jérôme Ferrari, trois ans après son prix Goncourt pour le Sermon sur la chute de Rome – à mon avis, disons-le tout de suite, le Goncourt le plus insignifiant de ces dix dernières années. Un assez long intervalle pour celui qui avait prix l’habitude de publier un roman chaque année depuis le début de son contrat avec Actes Sud.  Trois ans pour se plonger dans la vie de Werner Heisenberg, prix Nobel de Physique 1932 « pour la création de la mécanique quantique, dont l’application a, entre autres, mené à la découverte des variétés allotropiques de l’hydrogène » (nous voilà bien avancés).

Ce qui intéresse Ferrari, c’est avant tout le rôle d’Heisenberg dans les progrès menant à la découverte de la bombe atomique, et sa position ambiguë face au troisième Reich. A la différence de Schrödinger, par exemple, il décide de rester en Allemagne quoi qu’il arrive, afin de préparer l’après-guerre et de créer via ses interactions avec ses étudiants des « îlots de stabilité » destinés à permette à son pays de se redresser une fois que le nazisme aura été chassé du pouvoir. Ce qui ne l’empêche pas de diriger le programme d’armement nucléaire allemand, avec un zèle certes modéré. Ce positionnement incertain dont Heisenberg s’est longuement expliqué après guerre, ne souhaitant pas être assimilé à un collaborateur, est évidemment une excellente matière romanesque.

principe-ferrariLe Principe ne démarre pas, cependant, sous les meilleurs auspices. On y retrouve le style emprunté, affecté de Jérôme Ferrari ; trop construit, suintant de métaphores empesées. A cela s’ajoute le choix du « vous », pronom le plus utilisé – le narrateur est un étudiant en physique plutôt falot et passablement inutile qui s’adresse à Heisenberg. Avec ces apostrophes incessantes, on a un peu l’impression d’attaquer un discours de panthéonisation, trémolos dans la voix inclus – entre ici, Heisenberg, avec ton terrible cortège !

Il ne se termine pas non plus sous son meilleur jour : dans les derniers chapitres, Ferrari revient aux considérations philosophiques peu convaincantes qui grévaient le Sermon sur la chute de Rome, à la fois trop peu poussées pour être intéressantes, et pas assez bien amenées dans le texte pour éviter de donner l’impression de lire une dissertation maladroite.

Mais au milieu se trouvent une poignée de chapitres sidérants qui entourent les avancées qui conduisent à la mise au point de la bombe nucléaire du côté américain. A côté de passages extrêmement puissants sur la bombe elle-même et sur la façon dont elle changea le monde pour toujours – pas seulement sur le plan politique, mais aussi sur le plan existentiel – Ferrari y rappelle que les physiciens, comme les philosophes, cherchent à répondre aux grandes énigmes de l’univers. Moi, littéraire, ça ne me parle a priori pas beaucoup – bien que j’aie un certain intérêt, qui est celui du béotien ébaubi, pour ces choses-là. Jérôme Ferrari parvient cependant à créer des ponts : la littérature ausculte plutôt l’humain, la physique quantique l’atome. Ce sont deux infinis.

Là où Ferrari se montre plus malin qu’à son habitude, c’est dans sa façon de traiter à la fois les notions de physique quantique indispensables à la compréhension des progrès de ces scientifiques et les atermoiements d’Heisenberg. Il fait preuve de doigté et ne mentionne que l’essentiel, ne prétendant pas être capable d’expliquer en détail ni le fonctionnement des particules subatomiques ni celui de la conscience humaine, et nous laisse ainsi, pour une fois, contempler ces étendues impréhensibles plutôt que de nous gaver de réponses toutes faites : ça change. Dommage qu’il ne tienne pas le coup du début à la fin du roman et qu’il revienne à intervalles réguliers nous débiter ses leçons ronflantes.

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