Ligne et Fils d’Emmanuelle Pagano

Laurence Bruxelle-Montamat - au fil de l'eau

Jusque-là, en bouclant la ceinture de sécurité, je ne savais pas que j’avais affaire à l’eau, à l’eau vive. Je n’imaginais pas la torsion du fil, et pour elle le bruit sans relâche, la vapeur, les odeurs bouillies, la soif toujours plus grande des brins de soie. Pourtant, la torsion est tapie dans ce réflexe anodin. De mon siège à la ceinture, les fils élastiques accompagnent mes mouvements. Ils ne sont pas seulement dans ma voiture. Si je me blessais, ils se nicheraient à l’intérieur de l’armoire à pharmacie, si je voulais courir à l’aise, ou faire de la musculation, ils déborderaient de mon sac de sport. Je ne fais aucun effort physique, je laisse s’amollir mon âge, mais les fils de la fabrique se glissent dans mes chaussures et jusque dans mes sous-vêtements, ils forment une gaine permanente bordant mon corps et facilitant mes gestes. Aujourd’hui, grâce au diesel d’abord, puis à l’électricité, plus besoin d’eau bien sûr pour tordre les fibres, des fibres qui ne sont plus en soie, plus besoin de cocons, mais le souvenir des rivières soudain je l’entends quand j’entends le clic de la ceinture bouclée. Un souvenir qui reste contenu entre deux rives, mais qui excède de loin la mémoire de mon corps, un souvenir de plus de cent ans. J’ai bouclé ma ceinture pour aller au chevet de mon fils à l’hôpital, et je pense à l’eau, je pense au fil. En suivant la rivière, c’est toute ma généalogie que je déroule pendant le trajet.

Ce premier paragraphe suffit à saisir quel est le projet d’Emmanuelle Pagano dans Ligne et Fils. Ligne, comme le nom de famille de la narratrice et comme la rivière qui alimente la fabrique de fil de soie de ses grands-parents ; Fils, comme ces fils justement, mais aussi comme l’enfant dont notre narratrice a été séparée car elle était incapable de s’en occuper convenablement. Dans un système de boucle inextricable, ces deux termes renvoient à l’idée de lignage, et c’est bien là le sujet principal de ce qui est annoncé comme le premier volume d’une Trilogie des rives.

pagano-ligne-et-filsDes boucles, il y en a partout dans Lignes et Fils. Dans les cocons que dévident à l’infini les petites ouvrières de la magnanerie, dans l’éternel retour du même de certains atavismes, dans le ressassement permanent des souvenirs de la narratrice, dans les méandres de la Ligne, cette rivière sinueuse qui alimente tout le reste, même dans la boucle de la ceinture dans la toute première phrase du roman.

L’écriture est à l’avenant, et si l’idée d’une écriture qui « coule » est un cliché, il paraît pourtant difficile de trouver une image plus adaptée à ce style qui roule à l’occasion quelques galets ou charrie quelques poignées de débris mais est, dans l’ensemble, d’une fluidité à toute épreuve, d’une fluidité telle que, parfois, les phrases semblent résister à toute tentative de les retenir.

C’est même le principal écueil dans Ligne et Fils : la maîtrise est évidente, mais finit par lisser toutes les aspérités du récit. On se laisse glisser, et rien, ni les souvenirs de l’atelier qui pourrait rappeler, pourtant, les sombres visions du Melancholia de Hugo, ni les regrets de la mauvaise mère qu’est la narratrice, ne constituent des points d’ancrage suffisants pour que l’on s’y arrête. Ligne et Fils charme un temps, mais se révèle au bout de quelques chapitres sans odeur et sans saveur – comme l’eau claire du torrent dont il tire son histoire.

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En illustration d’en-tête, un détail d’Au fil de l’eau, un tableau de l’artiste Laurence Bruxelle-Montamat.

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