L’Orage et la Loutre de Lucien Ganiayre

friedrich moine au bord de la mer

On a vu la fin du monde mille et mille fois. Des torrents de feu et de lave, des déluges dévastateurs, des épidémies mortelles, des attaques extraterrestres, des apocalypses technologiques, des collisions planétaires… Et toujours des survivants, isolés ou par poignées, qui tentent simplement de survivre ou entreprennent de créer un nouveau monde. Le genre du récit post-apocalyptique est en général une partition bien réglée, avec ses passages obligés, et l’intérêt principal réside dans les variations qu’un auteur parvient à imprimer dans le déroulement huilé du récit.

Dans le cas de l’Orage et la loutre, roman posthume de Lucien Ganiayre que les Editions de l’Ogre ont sorti de l’oubli au début de l’année, la première note d’originalité provient de l’apocalypse elle-même : non pas un quelconque cataclysme, mais un énigmatique et brutal arrêt du temps qui laisse Jean des Bories, mystérieusement préservé, seul au monde. Autour de lui, dans le village de campagne où il est instituteur, tout est figé – hommes, animaux, plantes, jusqu’au ciel. Inutile d’essayer de réveiller ou de ranimer les êtres vivants : toute secousse leur redonne leur vie et leur chaleur un instant, puis ils rendent leur dernier soupir.

ganiayre-l'orage et la loutreCette paralysie globale n’est pas sans rappeler le Mur Invisible, que j’ai lu récemment. Mais contrairement à l’héroïne de Marlen Haushofer, Jean des Bories n’est pas prisonnier ; aussi décide-t-il après quelques temps – quoique la notion même de passage du temps soit abolie – de se mettre en route vers Paris, pour retrouver son vieil ami Marescot, sans grand espoir de le revoir en vie.

Le cours du récit et les sentiments convoqués – angoisse, ennui, solitude, manque – ne parviennent pas toujours à perpétuer l’originalité et la poésie des premiers chapitres. Parmi les modèles du genre, il m’a semblé reconnaître dans l’Orage et la Loutre des réminiscences de Ravage, bien que Jean des Bories effectue l’itinéraire inverse des personnages de Barjavel. On retrouve la même poésie d’un monde disparu, celui de la ruralité du début du XXe siècle, et certains éclats d’une spiritualité mi-chrétienne, mi-païenne.

L’Orage et la Loutre se distingue cependant au travers de deux épisodes particulièrement forts : celui où le narrateur rencontre la dite loutre, seul être encore bien vivant qui croise son chemin, et celui de la recherche de Marescot, qui suit son arrivée à Paris. Ganyaire y développe une réflexion mélancolique sur l’amitié qui donne à ce roman toute sa profondeur. Que ce soit avec la loutre, qui refuse le contact mais reste très proche du héros jusqu’à le rendre presque fou, ou avec Marescot, qui apparaît surtout par le biais de souvenirs qui montrent l’amitié virile comme une forme d’amour trop codifiée pour être tout à fait satisfaisante, Jean des Bories ne sait pas se donner purement. Il reste toujours dans sa façon de tendre ses bras une once d’égoïsme, et même de violence. L’homme prend avant de donner – de même, lorsqu’il marche sur l’herbe devenue inerte, des Bories la réveille et la tue instantanément. L’originalité de l’Orage et la Loutre est en partie dans cette belle réflexion sur la part de destruction qui habite tout homme.

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2 Comments

  1. J’aime l’idée de départ et je suis assez curieuse de la suite. Par contre, venant juste d’emprunter Le Mur invisible à la médiatique, je vais d’abord commencer par ce titre-là.

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