La Fleur du Capital de Jean-Noël Orengo

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Pattaya, lumière de ma vie – light of my (fucking) life -, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Pat-Ta-Ya : le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois, contre les dents. Pat-Ta-Ya.

Pattaya, ce n’est pas une jeune fille comme Lolita dont s’inspire cet extrait ; ce sont des milliers de jeunes filles, qui s’offrent aux touristes européens de passage. Pattaya, c’est une ville presque entièrement factice, un parc d’attractions du sexe, un Enfer pour certains et un Paradis pour les quatre personnages que Jean-Noël Orengo nous propose de suivre : Marly, Kurtz, Harun et Scribe.

la fleur du capital-orengoMarly, qui tombe amoureux de Porn, une jeune ladyboy, bien qu’il sache à quel point l’amour est dangereux à Pattaya. Comment savoir ce que fait Por lorsque lui est en France ? Comment être sûr qu’elle ne se sert pas simplement de lui pour améliorer son train de vie, sortir de la misère sa famille qui s’entasse dans un bungalow insalubre ? Comment vérifier qu’il est le seul homme dans sa vie ?

Kurtz, qui se tient bien loin de ce genre de choses, qui n’est là que pour le sexe, pour des expériences extrêmes si possibles. Fist, orgies, et le spectre des maladies qui recouvre tout, le SIDA en premier plan.

Harun, qui vend le rêve de Pattaya à ceux qui veulent s’expatrier, sorte d’agent immobilier véreux et illuminé qui ne voit plus ce que la ville à de sordide mais la considère comme un haut lieu de spiritualité, de communion.

Scribe, qui veut tirer un livre de son expérience à Pattaya, traduire le chaos, qu’il voit comme l’expression d’une liberté totale.

Ils se connaissent tous, qu’ils se soient croisés à Paris, à Pattaya, ou simplement sur un forum dédié à cette ville et à ses fanatiques. Ils composent à eux quatre le portrait collectif de ces Européens qui viennent chercher dans cette Mecque du sexe quelque chose qu’ils ne trouvent pas chez eux. Marly, Kurtz ou Harun ne vivent cependant pas forcément dans la misère affective, ne souffrent pas d’une vie ratée. Mais Pattaya et ses illusions comblent un manque, elles permettent à la fois de se dissoudre dans un paradis artificiel et d’affirmer une puissance que l’on ne se connaissait pas – être le blanc, le riche, être convoité et craint.

Pattaya est un lieu de réinvention, et si Jean-Noël Orengo a choisi de diviser son roman en « rideaux », « scènes » et « entractes », c’est bien parce qu’elle est un lieu de mensonge et d’invention. À l’intérieur des « scènes », des subdivisions qui évoquent celles des versets bibliques pointent vers l’adhésion quasi religieuse de ces hommes pour un lieu qui est leur Éden ou leur Nirvana.

A l’image de cette ville et de ses personnages, la Fleur du Capital est un roman-monstre – on ne peut que noter, d’emblée, son volume considérable ; en allant plus avant on découvre également le style protéiforme d’Orengo, sa tendance à passer de manière insaisissable d’un narrateur à un autre, à faire rentrer un bruit et une fureur tapageuse dans chacune des 700 pages de son roman. Tout, ici, dégoute et fascine à la fois ; on pense forcément, étant donné le sujet, à Plateforme de Houellebecq mais ici l’ampleur du roman et celle du style permettent de dépasser l’abjection sociologique, de déplacer le débat sur un autre niveau : le roman d’Orengo ne cherche pas et n’a pas créé la polémique car il ne défend ni ne justifie rien ; il cherche simplement à se saisir d’un matériau à la fois captivant – par son ampleur – et terrifiant qu’il considère comme un « miroir de la littérature ». Une ambition considérable pour un premier roman, et un défi parfaitement relevé dans ce qui est un objet littéraire unique et hypnotique.

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