Charles dégoûté des beefsteaks de Pierre Girard

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Il suffit d’un lézard happant une mouche d’un coup de langue sec, et tout – précisément – se lézarde. Soudain, Charles est dégoûté des beefsteaks (le titre a beau être curieux, il est on ne peut plus clair). Lui, banquier satisfait qui se repaissait quotidiennement de sa demi-livre bien saignante et dûment poivrée, sombre dans une mélancolie oisive et refuse, d’un coup d’un seul, d’ingérer tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la barbaque.

GIRARD-beefsteaksLe postulat est donc de la même veine, à la fois trivialement grotesque et intrigante, que le titre. Le récit de Pierre Girard s’attache ensuite à décrire comment l’affection de Charles pour sa nièce, Poppée, va lui permettre de reconquérir un certain appétit tout en se détachant des affaires, qui finissent par lui peser lourdement sur l’estomac. La relation avec Poppée, qui sous-tend l’essentiel de ce petit roman, est joyeusement ambiguë, et Pierre Girard cultive avec un malin plaisir l’art de l’ellipse – disons qu’au mépris des tabous, Charles revient à la chair du boeuf grâce à son goût retrouvé pour la chair tout court.

Mais revenons au traumatisme initial : qu’est-ce qui, dans la vision de ce lézard gobant une mouche, peut bien déclencher un tel accès d’angoisse existentielle ? Est-ce la vision soudaine de la chaîne alimentaire, du manger ou être mangé ? Le rejet d’appétits primaires, animaux ? Pierre Girard laisse volontairement un voile sur l’origine du dégoût qu’inspire cette vision à Charles. Il faut sans doute plutôt la chercher dans quelques mentions lapidaires portant sur la vision du monde du héros, comme celle-ci :

On connaissait les vues de Charles. Il attribuait à tous les maux humains une cause unique : la gloutonnerie. Les guerriers, compagnons du Grand Cyrus, nourris d’eau et de cresson, étaient ses héros. Le rhumatisme des cheminots était dû aux civets, la Révolution française aux ragoûts de Louis XIV.

Ou bien, un peu plus tôt :

L’annonce que les peintres français de New York commençaient à peindre des natures mortes, du jambon, du lard, des pots de crème l’inquiétait bien plus que l’élection de Roosevelt.

Que Charles soit banquier n’est évidemment pas un hasard : son métier le place au coeur d’un monde qui déraisonne à force d’abondance, qui ne sait plus faire autre chose que jouir de sa propre richesse, laquelle en attire toujours plus jusqu’à une forme d’obésité économique. Charles, lui, réapprend à savourer : non pas jouir bruyamment et ostensiblement, mais apprécier, goûter de manière contenue et consciente. En adoptant cette philosophie épicurienne, il reconquiert une force vitale qui commençait à lui manquer. Si Charles dégoûté des beefsteaks, étant donné sa forme volontiers fantaisiste, n’a rien de la leçon de vie, il n’en donne pas moins à penser.

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