Un homme effacé d’Alexandre Postel

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Quelqu’un avait dû calomnier Josef. K, car sans qu’il eût rien fait de mal, il fut arrêté un matin.

Vous reconnaissez la première phrase du Procès de Kafka, dans lequel Josef K., employé de bureau, qui se voit arrêté un matin pour un motif qu’il ignore – et qu’il ignorera jusqu’à sa mort. Le roman se conclut sur ces mots :

Comme un chien, dit-il, comme si la honte dût lui survivre.

Un homme effacé, premier roman d’Alexandre Postel, a quelques points communs avec ces deux extrêmités du roman de Kafka. Le dispositif de Postel, cependant, évoque plutôt la littérature américaine, et en particulier Philip Roth. Il raconte l’histoire de Damien North, un universitaire, professeur de philosophie dans une université d’importance. Celui-ci se voit accusé du jour au lendemain, sans qu’il eût rien fait de mal, d’avoir téléchargé des images pédopornographiques sur son ordinateur.

C_Un-homme-efface_3593North clame d’abord son innocence, mais la nouvelle se répand comme une traînée de poudre – présomption d’innocence ou non, le nom de North est irrémédiablement entâché. Lorsque son avocat lui suggère de plaider coupable pour obtenir la clémence des juges, le piège semble se refermer complètement.

L’histoire rappelle évidemment quelques affaires d’erreurs judiciaires – Outreau en premier lieu – mais le roman est très loin de se limiter à un commentaire contemporain, ou alors il faut chercher celui-ci du côté des questions de viralité, de la façon dont nous appréhendons l’information, plutôt que du côté d’une simple satire de la justice. Ce qui fait l’intérêt d’Un homme effacé, c’est la façon dont les doigts pointés sur Damien North finissent par lui donner le sentiment d’être coupable. On arrive à en douter nous-mêmes. Si, dans les cinquante premières pages, on voulait bien croire que cet homme était innocent, des scrupules apparaissent peu à peu : aurait-il réussi à se jouer de nous ?

C’est là que l’on rentre dans le sentiment kafaïen – en utilisant le terme non pas dans son acception galvaudée mais plus près de ce qui se déroule dans le Procès : l’accusation est folle, mais elle finit par s’instiller dans la conscience du héros, se nourrissant d’un sentiment de culpabilité diffus qui lui préexistait. K. et North se sentent coupables, sans même savoir de quoi ; une culpabilité originelle, métaphysique. Chez Postel, elle se double d’un poids familial, celui du grand-père de Damien, Axel North, censé être un héros de la démocratie mais dont la part d’ombre a été révélée par de récents travaux. La façon dont l’auteur dénude ces mécanismes psychologiques – de manière plus concrète que Kafka – est implacable, magistrale.

Contrairement au héros de Kafka, North sort innocenté de l’affaire, grâce à une amusante pirouette scénaristique qui déplace la culpabilité sur un autre personnage. Mais, conformément à ce que lui avait annoncé son avocat, « on ne ressort pas blanchi d’un procès comme celui-ci ». Passé un temps où les conventions et l’hypocrisie sociale reprennent le dessus, ceux qui avaient douté de l’intégrité de North recommencent à la questionner. « Comme si la honte dût lui survivre », aurait écrit Kafka.

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4 Comments

  1. J’ai lu ce roman il y a 2 ans environ, j’avais trouvé comme toi que l’auteur démontait et démontrait certains mécanismes de manière assez magistrale.

  2. J’ai été très intéressée également par la manière dont l’auteur traite de la place prise actuellement par les médias. Un roman intelligent, bien écrit et qui donne à réfléchir.
    Le dernier roman de l’auteur a des points communs avec celui-ci mais je l’ai moins apprécié malgré une idée de départ intéressante (un homme découvre la véritable nature de son père après le décès de celui-ci).

    • J’ai lu l’Ascendant pratiquement dans la foulée (le billet reste à écrire) et il m’a également beaucoup plu ; il est rare de déceler en deux romans seulement des motifs récurrents, des obsessions. Ca donne envie de suivre Postel pour les suivants.

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